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Full text of "Louis Mercier"

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fit./ cCftdi.a.Ù-m^'^ 




Louis Mercier 



DU MEMK AUTEUR 



Au DELA DU CŒUR, nouvelles. 

Lks Lumières, album tle poèmes en prose avec trois litho- 
graphies de G. Gass. 

Triptyques, album de poèmes en prose avec ornements de 

Paul VULLIAUD. 

Vingt-quatre poèmes en prose pour honorer ma Demeure 

ET CHANTER MON JaRDIN. 

Conférence sur Albert Samain, avec un autographe. 

Conférence sur Emile Verhaeren, avec un portrait et un 
autographe. 

Conférence sur François Coppée, avec un portrait et un 
autographe. 

Louis Le Cardo.n.nel, avec un autographe. 

Paul Verlaine, poète catholique, avec un portrait. 

Francis Jammes, poète chrétien, avec un portrait et un 
autographe. 

Charles Guérin, avec une préface de Francis Jammbs, 
deux autographes et un portrait. 

RiOGRAPHiE de René Bazin, collection des Célébrités 
d'aujourd'hui. 

Notules, pensées et réllexions. 



\ 

ALBERT DE BERSAUCOURT 



Louis Mereier 



^^i^< 



PARIS 
JOUVE ET C'% ÉDITEURS 

l5, RUE RACINE, l5 
I9I2 



M. Louis Mercier est de ces poètes qui ont la 
chance d'écouter leur àme et de Texprimer à loisir 
dans le calme d'une existence lente et réfléchie. A 
l'abri de toute dissipation, loin du tumulte, insou- 
cieux des succès éclatants, mais fugitifs, dont se 
contentent, parfois, les artistes peu scrupuleux, il 
goûte, dans la petite ville de Roanne où l'a fixé, 
depuis 1897, une besogne de journaliste, le charme 
d'un décor familier, et laisse longuement mûrir en 
lui de graves pensées qui, se détachant comme les 
fruits lourds et dorés de l'automne, nous valent 
ces recueils d'une inspiration sans faiblesse par 
lesquels vivra son nom. Il a une autre chance. La 
gloire qu'il n'a pas cherchée n'est pas encore venue 

1 



jusqu'à lui et, s'il possède l'estime des lettrés qui 
est le juste prix de son noble effort et le plus sûr 
encouragement à persévérer dans son ambition, il 
n'est pas tenté, pour ménager certains, ou pour leur 
plaire, de les imiter, de modifier ou de restreindre 
son inspiration et d'aliéner avec son indépendance 
l'originalité de son talent. Protégé des manifestes 
des écoles aussi bien que des recettes des maîtres 
à la mode, il garde, dans la solitude qu'il a choisie 
et au perpétuel contact des choses et des gens qu'il 
peint, cette liberté et cette lucidité qui nous per- 
mettent de nous découvrir tout entier et nous 
assurent de nous réaliser pleinement. L'on ne 
sétonnera donc pas que M. Louis Mercier soit en 
progrès constant et que, fort isolé, sans notoriété 
appréciable, il soit, néanmoins, un poète digne de 
nous retenir. 

Quelques indications biographiques permettront 
de le connaître davantage. Du reste, elles ne sont 
pas inutiles à l'intelligence de son œuvre. Il est né, 
le 6 avril 1870, à Coutoudre, pays du Roannais. 
Ses parents, paysans, faisaient valoir un petit 
domaine. C'étaient des croyants d'une vie exem- 



plaire, d'une piété sévère, voire même rigoriste, et 
M. Louis Mercier a toujours pensé, sans en avoir 
eu des preuves définitives, que ses ascendants 
paternels avaient subi, à un moment donné, 
l'influence d'un curé janséniste. Le père du poète 
possédait une sensibilité très vive ; malgré l'humi- 
lité de sa condition, il avait eu la curiosité de 
s'instruire et connaissait beaucoup de choses qu'il 
avait apprises, seul. Il lisait l'Histoire sainte, 
l'Histoire de France, le Code, savait le plain-chant, 
un peu de musique. Sa science lui valut d'être 
maire sous l'Empire. Je le vois, ce vieil homme, 
suivant d'un doigt lourd la phrase qu'il a de la 
peine à lire, et combien il me paraît touchant quand 
il donne à son fils, qui en devait si bien profiter, 
l'exemple du travail et du tenace effort ! Je l'entends 
quand il chante, le dimanche, un cantique d'un 
rythme simple et un peu lent, accordé à son àme 
un peu lente et simple de laboureur. Et l'enfant 
attentif écoutait s'éveiller et résonner en lui l'har- 
monie paisible qui règle, aujourd'hui, ses vers... 
Tandis que naissait M. Louis Mercier, son frère 
aîné était à la guerre. Cet aîné est resté cultivateur. 



Ses deux frères sont dominicains; sa sœur est 
morte religieuse de Saint-Vincent de Paul. IS'est-ce 
point assez dire le milieu auquel ils appartenaient 
et les exemples qu'ils y avaient reçus? 

Le futur poète manifestait peu de goût pour le 
labeur des champs, et la propriété, dont l'aîné devait 
avoir le quart, était trop petite pour deux. On 
résolut donc de le faire instruire. Ayant passé 
quelques mois chez le vicaire de la paroisse, il 
entra au petit séminaire de Saint-Jodard où il fit 
ses études secondaires, et suivit ensuite les cours 
de la Faculté catholique de Lyon. Après une 
absence de trois ans, à Tunis, consacrée à son 
service militaire, il se fixa définitivement, comme 
je l'ai indiqué, à Roanne. Depuis 1897, il n'est 
allé à Paris que trois fois, afin d'y voir M. Gabriel 
Aubray et M. de Ribier, le directeur de la Revue 
des Poètes, qui sont à peu près ses seuls amis. 
Mais Paris épouvante ce sage qui n'a pas besoin 
d'intrigues et refuse de se laisser accaparer par 
les salons ou les cafés littéraires. Aussi revient-il 
bien vite dans sa chère province, et ses trois voyages 
réunis n'ont pas duré trois semaines. 



La poésie était, naturellement, la distraction 
favorite de l'élève du petit séminaire de Saint- 
Jodard, et, dès la classe de seconde, il alignait 
quantité de vers. Les vers que l'on écrit au collège 
sont souvent mauvais, et les raisons de cette mala- 
dresse ne manquent pas ; l'arrivée inopinée du 
surveillant dérange l'inspiration ; les mots de la 
version latine que l'on néglige au profit de la Muse 
se substituent aux rimes ; le pensum est à craindre ; 
on n'a nullement souffert de la jeune femme que 
l'on maudit dans ses strophes, puisque, — motif 
unique, mais excellent, — elle n'existe pas; 
désire-t-on exalter les attraits et les charmes de 
la môme improbable jeune femme, on le fait de 
confiance, par ouï-dire, et rien ne vaut, en pareille 
matière, la sincérité; les réminiscences vous 
assaillent, et puis, vraiment, la bonne volonté 
remplace trop l'expérience. Bref, les vers du jeune 
Louis Mercier étaient exécrables. 

Cependant, vers 1800, il commençait à savoir son 
métier, et plusieurs poèmes passables de cette date 
se trouvent dans L Enchantée , son premier livre. 
C'est en 1890 qu'il se fit imprimer pour la 



première fois, àoxi^ le Journal de Roanne, à Toc- 
casion d'un concours littéraire. La pièce ne figure 
pas dans ses recueils. Il envoyait également à 
l'Académie des Jeux Floraux des sonnets, des 
ballades et des idylles qui lui valurent un œillet 
d'argent. Peu après il collabora au Magasin litté- 
raire de Gand, revue maintenant défunte où 
écrivaient Eugène Demolder, Paul Demade, 
H. Carton de Wiart, et autres auteurs belges 
plus ou moins arrivés depuis. En 1895, r Ermi- 
tage d'Henri Mazel et d'Edouard Ducoté insérait 
le Tueur de Sirènes, long poème composé en 
Tunisie. M. Louis Mercier s'intéressait alors, — 
et U Enchantée le prouve, — aux querelles et aux 
polémiques soulevées par Verlaine, Mallarmé et 
leurs disciples. E Enchantée parut en 1897. Tiré 
d'ailleurs à petit nombre, l'ouvrage n'eut ni bonne 
ni mauvaise presse, attendu que personne n'en 
parla. Rendons pourtant justice à M. Gaston 
Deschamps qui le signala en dix lignes du Temps. 
Certes, ce livre de début a plus d'un défaut, et 
nous allons le voir. Il méritait toutefois un autre 
accueil et l'aurait certainement obtenu si la 



critique n'avait été lasse des bouffonneries des 
mauvais ouvriers du symbolisme et des sottes 
exagérations de plusieurs de ses partisans animés 
d'un zèle malencontreux. Or, iM. Louis Mercier 
pouvait être soupçonné d'adopter les théories 
subversives qui avaient cours et, d'autre part, 
plusieurs des poèmes de IS Enchantée, limpides et 
harmonieux, devaient forcément mécontenter les 
novateurs. L'insuccès fut complet. 

M. Louis Mercier ne se découragea pas et 
continua sa collaboration à l Ermitage. L'un de ses 
poèmes, Laus Herbarum, lui attira dans le Journal 
du 12 janvier 1908, une très bienveillante appré- 
ciation deTlieuriet, et, lorsque L Enchantée eut été 
envoyée au romancier, il signala le recueil à ses 
lecteurs, louant M. Louis Mercier de savoir puiser 
à des sources vierges, d'être un « vrai poète 
toujours ému et très personnel », citant quelques 
vers bien choisis . 

On connaissait maintenant l'existence littéraire 
du débutant. Oh ! forl peu ! Mais enfin on la con- 
naissait et, sans doute, ces aimables articles per- 
mirent-ils à M. Louis Monicr d'ohlenir la uliis 



importante fraction du prix Archon-Despérouses 
pour les Voix de la Terre et du Temps, le volume 
qui succéda à U Enchantée, en 1903. Cette fois, le 
poète n'eut pas à se plaindre. Les critiques ne lui 
ménagèrent pas les éloges, et M. Gabriel Aubray, 
dans un vibrant article du Mois littéraire et pitto- 
resque \ osa écrire : « M. Louis Mercier m appa- 
raît, je ne dis pas seulement comme un imitateur 
ou un héritier de Vigny, je dis en toute sincérité. 
et après avoir bien mûri mon jugement, comme 
un autre Vigny ; j'ajoute encore : d'inspiration 
plus variée, de plastique plus égale, de jaillisse- 
ment plus spontané, plus chaud, d'âme plus fer- 
vente et plus tendre. » L'éloge n'était pas mince. 
M. Louis Mercier s'appliqua à le mériter par de 
nouvelles œuvres fortes et consciencieuses, le 
Poème de la Maison paru en 1906, Lazare le 
Ressuscité et Ponce Pilate\ Nous en espérons 
d'autres qui ne leur seront pas inférieures. 

1. /.'Alfred dp l'if/ni/ du imtirenii siècle : M. /.oiiis Mercier, 
par Gabriel Aubray. fc Mois litlrraire et pittoresque, juin 1903. 

2. Les livres de M. Louis Mercier oui été édités cbez Calmann- 
Lévy. Avant d'être réunis en un seul volume, Lazare le /iessus- 
cité et Ponce-Pilale oni paru séparément en éditions de luxe, chez 
Lardanchet, à Lyou . 



— 9 — 

Il est temps de clore cette courte biographie que 
la modestie de M. Louis Mercier n'a pas voulu 
plus longue ni plus explicite. Néanmoins, avant 
de la terminer, remarquons qu'il nous est déjà 
facile d'apercevoir les caractères essentiels de notre 
poète. Issu d'une famille de paysans, ayant long- 
temps vécu près de la terre, il conservera aux 
horizons de son enfance et à la vie rurale, une 
grande tendresse ; tout imprégné de catholicisme 
par son éducation, se souvenant des pieux ensei- 
gnements qu'il a reçus des siens et des prêtres qui 
l'ont élevé, il gardera une foi profonde, et il aura, 
du catholi(iue, la crainte du péclié, le sentiment 
de la vanité de la vie, l'intime persuasion qu'il est 
vain de chercher, hors de Dieu, l'amour qui ne 
trompe pas et le sens de notre destinée. Ainsi 
l'existence de M. Louis Mercier explique les idées 
que nous découvrons dans son œuvre. 



II 



L'amour du poète pour la nature et son rare bon- 
heur à peindre les actes et les pensées de ceux qui 
vivent constamment avec elle, le pessimisme de 
M. Louis Mercier, sa raysoginie et sa foi, vous 
trouverez tout cela dans LEnchanlèc. Dès son pre- 
mier recueil, il s'est entièrement exprimé. Au 
moins a-t-il indiqué les thèmes qu'il devait 
reprendre et développer ensuite. Mais nous étu- 
dierons, dans un instant, l'œuvre de l'auteur de 
Ponce Pilate sous chacun de ses aspects. Je vou- 
drais, en commençant, laisser de côté son inspi- 
ration et envisager de préférence son art, montrer 
d'où il sort, comment il s'est façonné et mûri, et 
de quelle manière M. Louis Mercier est arrivé à 
conquérir sa forme. 



— 12 — 

Trois iafluences presque simultanées sont mani- 
festes chez lui : celle des symbolistes, celle des 
parnassiens et celle, enfin, des romantiques. 

Et, d'abord, M. Louis Mercier a subi l'influence 
des symbolistes. La nouveauté et l'indépendance 
de celle école ne pouvaient, en effet, que séduire 
son enthousiasme de débutant et répondre à sou 
jeune idéal. Toutefois, s'il est vrai qu'il lui doit de 
réels services dont nous aurons à rendre compte, 
il n'est pas moins vrai qu'il commença par emprun- 
ter aux symbolistes ce que leur art eul de plus 
faux et de plus arbitraire. Je vais doue être obligé 
de dire un peu de mal de M. Louis Mercier, quitte 
à révéler prochainement tout le bien que je pense 
de lui. et, puisque j'ai l'intention d'être sévère, il 
n'est que juste de replacer L Enchantée dans son 
milieu ; il faut, pour se montrer équitable, juger 
les œuvres en fonction de leur époque. 

Lorsque V Enchantée ixxi publiée, M. Henri de 
Régnier donnait ses Jeux rustiques et divins. Les 
symbolistes avaient déjà livré des luttes fameuses, 
de rudes combats, et M. Louis Mercier y avait 
pris part. Or, qu'était-ce que le symbolisme et en 



— lo — 

quoi élail-il capable de marquer de son empreinte 
noire poète Hl y a lieu d'être renseigné sur ce 
mouvement, non pour le tourner en ridicule, car 
presque tous ses principes sont excellents, mais 
pour démontrer combien l'application de ces 
principes fut défectueuse, et pour expliquer que 
M. Louis Mercier se soit laissé surprendre. 

Le symbolisme a été une réaction contre le 
naturalisme autant que contre la poésie parnas- 
sienne et la romantique. 

La génération de 1885 étaitlasse de la grossièreté, 
de la bassesse et do la trivialité de Zola, de son 
observation à la fois trop exacte et fausse, de ses 
livres dtnses que n'idéalisait aucune tendresse pour 
le personnage étudié ni aucune émotion en face de 
l'épisode décrit. Les jeunes gens d'alors ne consen- 
taient pas que l'art se restreignît h imiter servile- 
ment la nature. Ils lui assignaient sonidéal véritable 
quiestd'cmbellir et de transfigurer ce dont il s'ins- 
pire ; ou mieux, ils désiraient prolonger en nous, 
jusqu'à l'inconsistance du rêve, l'émotion créée et 
dont l'objet ne doit être que le point de départ. 

De môme, ils repoussaient l'art parnassien qui 



— 14 — 

Qe prétend, lui aussi, qu'à enserrer et h exprimer 
avec netteté et précision ce qu'il veut peindre. 
Au delà de la chose exacte et linoiitée et du décor 
que nos yeux perçoivent, il y a l'invisible, et il y 
a l'inconnaissable derrière ce que nous con- 
naitisons. Il ne suffit pas de se borner aux appa- 
rences. Observer est trop peu ; il s'agit d'interpréter, 
et ces harmonies secrètes, ces mystérieuses cor- 
respondances que nous percevons entre l'univers 
et nous, nous en font un devoir. Ainsi la poésie 
ne saurait être uniquement descriptive; évoca- 
trice, au contraire, ne bornant pas son expression 
aux mots qui traduisent notre émotion, elle lais- 
sera à l'imagination la plus grande part et rendra 
ces harmonies et ces correspondances presque 
incommunicables, à force de musicalité, d'impré- 
cision, (le flottement dans la forme et de vague 
dans les mots. La théorie des symbolistes était, 
du reste, contenue dans les Phares de Baudelaire 
et dans ses vers célèbres : 

La nature est un lemple où de vivants piliers 
Laissent parfois sortir de confuses paroles, 
L'homme y passe à travers des forêts de symboles 
Qui l'observent avec des regards familiers. 



Comme de lougs échos qui de loin se confondent 

Dans une ténébreuse e{ profonde unité, 

Vaste eomme la nuit et comme la clarté, 

Les parfums, les couleurs cl les sons se répondent. 

Enfin, les groupes et les cénacles de 1885 s'in- 
surgeaient contre le romantisme et son goût du 
faux pittoresque, de la brocante moyenâgeuse, des 
situations exceptionnelles, des monographies sen- 
timentales. Ils estimaient que le poète ne peut 
consentir à se livrer, s'il se livre, que par des 
détours plus subtils, et que, sans rien chercher au 
dehors d'anormal ou d'extraordinaire, notre vie 
intérieure est assez riche, notre quotidienne récep- 
tivité assez changeante pour mériter surtout de 
nous retenir et d'être traduite. 

Voici ce que pensaient les jeunes poètes, et, 
naturellement, le meilleur moyen d'atteindre leur 
but était d'user du symbole, ce en quoi ils n'étaient 
ni absurdes, ni ridicules, puisque tout, autour de 
nous, est symbole, ni très originaux, puisque 
Victor Hugo, avant eux, avait écrit la Légende des 
Siècles et Vigny les Destinées, puisque Hamlet 
et le Songe d'une nuit d'été sont des œuvres 
symboliques et qu'il n'y a de grande œuvre d'art 



— lo- 
que symbolique. En outre, le symbole répondait 
par sa richesse et sa complexité, à leurs besoins. 
Brunetière * la très bien vu et très bien dit : 
« Tandis qu'en el'îel, la comparaison ou l'allégorie 
n'expriment guère que deux choses ensemble, le 
symbole au contraire en exprime au moins trois, 
et souvent davantage. Il est image, il est légende, 
il est idée ; et la pensée, le sentiment, les sens y 
trouvent également leur compte... Dans cette 
complexité est la puissance, la beauté, la pro- 
fondeur du symbole. Ce que la comparaison et 
l'allégorie distinguent, divisent et séparent pour 
l'exprimer alternativement, le symbole, au con- 
traire, l'unit, le joint ensemble, et n'en fait qu'une 
seule et même chose. Il relie l'homme à la nature, 
et tous les deux à leur principe caché. Ou encore, 
et tandis que l'allégorie ou la comparaison ne 
servent qu'à faire briller l'esprit ou Thabileté du 
poète, le symbole, allant plus loin et plus profon- 
dément, nous fait saisir entre le monde et nous 
quelqu'une de ces affinités secrètes et de ces lois 



1. F. Brunetière, te Symbolisme contemporain [Revue des Deux- 
Mondes, \" avrU 1891). 



obscures, qui peuvent bien passer la portée de la 
science, mais qui n'en sont pas moins pour cela 
cerlaines. Tout symbole est en ce sens une espèce 
de révélation, » 

Le symbole était, on le voit, absolument conve- 
nable aux desseins des poètes de 1885, mais ils 
n'ont pas toujours su s'en servir ni l'employer à 
sa véritable fin. Trop souvent, ils se sont imaginé 
que le symbole doit être obscur, et arrangés de 
façon à le rendre inintelligible. La méprise est 
lourde. Il est vrai que l'obscurité est un des 
caractères et, même, une des beautés du symbole ; 
néanmoins, c'est à la condition que l'on ne se 
méprenne pas sur la pensée exprimée et qu'elle 
paraisse assez clairement pour qu'il soit aisé de la 
suivre. S'il est légitime de réclamer un effort du 
lecteur, il y a impuissance et absurdité à ne pas 
savoir se faire entendre de lui. Les symbolistes 
ont également perdu de vue que le symbole est 
destiné à exprimer de grandes idées, de graves 
vérités, de hauts problèmes, à traduire, avec ou 
sans enseignement, les préoccupations les plus 
essentielles et les plus générales. Ils s'en sont 



— 18 — 

emparés pour nous raconlcr de petites et de très 
petites histoires, pour noter leurs états d'àmc les 
plus insignifiants, pour expliquer leurs sensations 
bizarres et artificielles, pour dire les choses les plus 
banales. Ils en ont revêtu leurs enfantillages et 
leurs naïvetés. L'erreur était encore plus grave. 
Ils ont aussi à peu près échoué dans leurs tenta- 
tives de réformer la métrique et la langue. Elles 
étaient, du reste, louables, non moins louables 
que leur idée de la poésie, et je n'en disconviens 
pas. Ne fallait-il pas qu'ils trouvassent un vers 
nouveau, affranchi des anciennes contraintes et 
des règles trop sévères de jadis, qui fût complexe, 
fluide et subtil comme ce qu'il voulait dire, faire 
sentir et suggérer ? Ce vers, ils ne l'ont pas 
complètement inventé faute d'avoir suffisamment 
raisonné leur art et d'avoir nettement défini 
les besoins auxquels il correspondait, faute d'avoir 
réfléchi qu'une très grande prudence est néces- 
saire dès qu'on touche à la forme si essentielle en 
poésie, et qu'en l'assouplissant, en la libérant, 
en l'élargissant de plus en plus, on finit par la 
perdre, ce qui est arrivé et a nécessité un retour 



- 19 — 

en arrière et la réadoplion de la plupart de rythmes 
anciens. 

Parlerons nous maintenant des erreurs si nom- 
breuses et si fâcheuses que les symbolisles ont 
commises en prétendant tirer de la langue des 
ressources nouvelles et l'approprier à leurs besoins? 
Ils l'ont enrichie, je ne le nierai pas, mais que de 
bizarreries inutiles et quelle cacophonie ! Sans nous 
arrêter à ceux qui ont voulu retourner à la syntaxe 
romane, rappelez-vous tant de comparaisons trop 
ingénieuses et de rapprochements subversifs, les 
moti^ qui expriment le son substitués à ceux qui 
expriment la couleur ou l'odeur et réciproquement, 
les images étranges et les métaphores incompré- 
hensibles, la préciosité absurde de certains 
accouplements de mots, les analogies cherchées 
de trop loin... 

Les symbolistes finirent par tomber dans l'anar- 
chie totale. Ils rivalisèrent d'extravagances, cha- 
cun préconisant son esthétique. Us oublièrent défi- 
nitivement que la poésie, si vague soit-elle, a tout 
de même besoin de contours et de couleurs. Ils 
cessèrent de se rappeler que, malgré tout, la mis- 



— 20 — 

sion du poète et de l'écrivain est d'exprimer des 
sentiments et des idées plus que déveillerdes sen- 
sations. A force de subtiliser, ils renoncèrent à être 
vrais et laissèrent quelquefois la nature de côté, 
mettant, inconsciemment ou consciemment, leur 
idéal dans l'artifice, outrant leurs procédés 
jusqu'au paradoxe. Bref, leur effort, qui eut 
toutefois le très grand mérite d'assouplir le vers 
et d'indiquer une nouvelle manière de sentir, 
échoua à peu près complètement et M.d'Hennezel' 
en a donné une raison très juste : « Les sym- 
bolistes, dit-il, contemplaient les objets, les pay- 
sages, la nature, le monde enfin sans cesse 
transformé par des aspects nouveaux, par la fuite 
du temps, par la mobilité des pen.sées, par les 
impressions de chaque jour et de chaque moment ; 
et ils en tiraient la notion particulière que chacun 
d'eux se faisait de la vie. C'était une expérience 
toujours renouvelée et toujours personnelle, tout à 
fait en dehors de la commune expérience humaine. 
Et voilà, je pense, ce qui explique pourquoi ces 

l. Vicomto d'Uennezel, L'n Poète de la nature, Louis Mercier. 
Lyon, PaulPhily, éditeur, 1907. 



poètes, en qui se réfractaienl des images merveil- 
leusement changeantes suivant les tempéraments 
et les sensations, n'ont pas été compris. Ils ne pou- 
vaient pas l'être, étant individualistes au point de 
mettre d'accord le fond avec la forme, c'est-à-dire 
s'efforçant de créer une langue qui symbolisât, avec 
des mots arrangés selon des harmonies spéciales 
et mystérieuses, les rêves de chacun. » 

Il nous est maintenant facile d'expliquer les 
erreurs commises par M. Louis Mercier sous 
l'influence du symbolisme. 

Peu de poètes ont accompli des progrès plus 
rapides que l'auteur des Voix de la Terre et du 
Temps et je défierais bien ([ue l'on reconnût, dans 
ce dernier recueil, Tarliste capricieux et compli- 
qué de L'A'/ic/m/i/tV. Lart de M. Louis Mercier est 
aujourd'hui robuste et musclé comme les paysans 
dont il nous parle. Ses poèmes ont la noble et 
sage régularité des champs attendant la semence, 
qu'il nous a décrits. Il recherche, d'instinct, la préci- 
sion, la simplicité et la sobriété qui conviennent 
à ses graves sujets. 11 prend peu de licences et son 
vers dit ce qu'il veut dire avec une élégante mode- 



ration et une rare plénitude d'accent. La justesse 
imprévue de ses comparaisons étonne. Enfin, — 
et par-dessus tout, — il possède l'émotion et la 
sincérité. Il a pour les êtres et les choses qui l'ins- 
pirent celle tendresse véritable d'où naît sponta- 
nément l'éloquence. 

N'empêche qu'hier M. Louis Mercier se complai- 
sait aux artifices et aux raffinements des symbo- 
listes, et qu'avant de respirer la saine odeur de la 
terre et des bois, il a distillé le parfum des fleurs 
étranges que cultiv£dent ces messieurs. Cette émo- 
tion et cette sincérité qui sont ses qualités émi- 
nentes sont justement celles qui lui manquèrent le 
plus au début. Lui qui devait sentir la nature si 
spontanément et l'exprimer de manière si directe, 
il n'arrive pas, dans L'Enchantée, à nous émou- 
voir, tant il défigure son impression en la transpo- 
sant, tant il cherche la singularité de l'image et la 
rareté du mot. Parle-t-il du crépuscule, il voit les 
choses b'alauguir « en des nonchalances d'épi » et il 
entend de légères rumeurs vibrer comme une 
mandoline que l'on frôle distraitement. Au bord 
des étangs « l'àme des roseaux erre en pâles mur- 



— 23 — 

mures». Les eaux de la mer sont « douces comme 
des mousses «.Des nostalgies rêvent dans les clo- 
chers, et les angélus ont, parait-il, l'air de souf- 
frir... Le soir inspire au poêle ces interrogations : 

Pourquoi les soirs sout-iis tristes comme des femmes? 
Pourquoi des pleurs d'argent au fond de leurs yeux noirs? 
Pourquoi les deux ont-ils des afflictions d'âmes, 
Et les vents des sanglots de cœurs navrés, les soirs ? 

Il se souvient de Rodenbach quand il compare 
une prière à un cierge « brûlant en plein jour pour 
la Vierge », et il se souvient de Verlaine, de ses 
répétitions chantantes, de sa longue phrase musi^ 
cale reprise et continuée d'une strophe à l'autre, 
quand il écrit : 

Un poème si doux murmure on moi, si doux, 
Que jo suis près parfois de me mettre à genoux 
Pour l'entendre mieux, ce poème. 

Ce poème si doux, je le voudrais moi-même, 
Jo le voudrais chanter comme on chante, à genoux, 
En priant avec ceux qu'on aime. 

Ailleurs, il s'efforce de trouver les consonances 
qui préoccupaient les poètes de sa génération : 



')A 



Dans les yeux loiotains de la mer lointaine 
Las I les ramiers las se sont laissés choir 
— Ah î les yeux lointains clElle plus lointaine! — 
Et sont morts parmi les lilas du soir. 

La mélancolie ne manque pas en ces poèmes de 
début, mais M. Louis Mercier qui sait si bien, à 
présent, nous communiquer son désespoir et nous 
angoisser par sa mâle tristesse, ne réussit guère 
qu'à nous faire sourire, dans L Enchantée, lors- 
qu'il use de mille grâces et mièvreries pour nous 
peindre son « âme plaintive » pareille à un val- 
lon « dont toute l'eau se serait écoulée »,sa souf- 
france qui veut être u dorlotée » et ses regrets 
d'amant solitaire. Il n'y a point là l'élan que nous 
attendons, le cri qu'arrache une J lessure profonde, 
et nous ne sommes nullement attendris lorsque 
l'auteur du Poème de la Maison se demande : 

— Pourquoi ne mets-tu pas des voiles à tes mâts, 
mon âme, mon vieux vaisseau mélancolique ? 
Pourquoi vers le bonheur Ji'appareilles-tu pas, 
mon âme, mon vieux vaisseau mélancolique?... 

Dans la même note, M. Louis Mercier s'est 
essayé à traiter de plus vastes sujets, et, ici encore, 



lo 



le symbolisme a mal secondé son inspiration. 
Pourtant, je le reconnais, le Tueur de Sirènes, 
Songe d'Hiver et le Retour ont des passages qui 
révèlent la prochaine vigueur de l'artiste, et des 
mérites de composition et d'invention, bien qu'ils 
présentent des défauts identiques à ceux que je 
viens de signaler, et bien que l'auteur affaiblisse 
son idée en accumulant les détails bizarres. 

V^oyonsce que M. Louis Mercier a essayé. 

Le Tueur de Sirènes est un intrépide chevalier, 
un « héros au cœur pur comme une aube » qui a 
décidé de venger les malheureux innombrables que 
le chant des sirènes a entraînés dans la mer et 
perdus. Il s'en va, resplendissant « dans sa coite 
d'argent», prêt à luer les ennemies, et des vierges 
saluent, de leurs chants, le départ de son vais- 
seau. Très longtemps, il vogue sur les mers, 
priant Dieu de lui garder sa force et de le pré- 
server delà femme. Les sirènes tueuses des êtres 
généreux « qu'exaltait un grand rêve » restent invi- 
sibles. La traversée est tellement longue que les 
voiles se déchirent et que les mousses meurent du 
regret de leurs parents et de leur chaumière. Enfin, 



— 26 — 

un soii' voluptueux où passent d'enivrants par- 
fums, où resplendissent des astres inconnus, une 
île merveilleuse apparaît, et l'on entend chanter 
les sirènes. Elles disent, les tentatrices, que tout, 
sauf leur amour et l'oubli qu'elles donnent, est 
vain : 



Matelots, matelots, amarrez au rivage ! 

Tout est vain, hors l'amour dans les bras des Sirènes.., 



Les voici, montrant leurs « torses triomphants ». 
La tentation est rude. Qu'importe, le chevalier ne 
succombera pas. De son épieu, de ses flèches, il tue 
les déesses marines. L'eau s'empourpre ; elles dis- 
paraissent. Mais, avant d'expirer, la plus belle a 
le temps de parler. Elle dit au guerrier féroce 
qu'elle est heureuse de recevoir ses coups, car 
elle l'aime, el son unique regret, à l'heure de 
la mort, est de ne pas presser son bourreau 
dans ses bras et de ne pas l'enivrer de ses 
caresses. 

Le chevalier est victorieux. Hélas ! pauvre vic- 
toire I II ne se rappelle plus le chemin du retour , 



et, vieux, désolé, iaconsolable, il erre sur sa nef 
verdie de mousse : 

Mais le seul souvenir, invincible, est resté 

En l'ombre de son cœur qu'un long remords dévaste, 

Du poème de mort et d'amour qu'a chanté 

Celle qui sous ses traits est morte un soir néfaste... 

Ainsi, malgré nos efforts, notre courage, nos 
résolutions, nous ne pouvons pas nous passer de 
la femme ni fuir sa séduction dangereuse, et si 
nous triomphons d'elle, c'est en nous suppliciant, 
en perdant notre iepos. Elle est un mal inévitable 
et nécessaire puisque nous y renonçons au prix de 
noire bonheur et puisque nous abdiquons, eu la 
prenant, notre noblesse et notre énergie. 

La femme perfide qui nous détourne de noire 
devoir et de notre idéal, la tonlatrice offrant les 
coupables voluptés qui asservissent l'homme, repa- 
raît dans le Songe d Hiver. Le pèlerin au cœur pur 
qui a rêvé de conquérir le calice mystique et de 
bâtir une basili(p.ie sur un très haut sommet ne 
tarde pas à s'égarer dans la forêt enchantée « où 
l'attend la Vénus éternelle ». Éblouissante et nue. 



— 28 — 

sûre de sa force et de sa beauté, du désir qu'elle 
suscite et des délices qu elle dispense, elle affirme : 

Tu n'emporteras pas vers les cimes ton âme 
Intacte de la lèvre et du sein de la lommc... 

Elle ne se trompait pas. Le pèlerin est reparti 
« accablé par la faute, et honteux du délice » ; il 
a renoncé à son œuvre trop pure et trop vaste. 

Le dernier poème s3'mbolique de M. Louis 
Mercier, /e/?e^owr, nous montre, dans un vieux châ- 
teau, Lyane attendant le retour de Spératus, son 
fiancé. On a tout préparé pour la venue de l'absent 
et la maison est jo3^euse ; néanmoins la jeune fille 
se sent inquiète: 

Or, voici que j'ai peur, ce soir, de le revoir; 
J'ai peur de son retour comme on a peur d'un rêve, 
Et j'ai peur de ses yeux comme on a peur du soir, 
J'ai peur de son retour comme on a peur d'un rêve. 

Spératus paraît. Ils s'étreignent. Hélas! il ne 
retrouve pas sur les lèvres de son amie la saveur 
des anciens baisers ; il se remémore sans plaisir 
leurs souvenirs communs. Qu'y a-t-il donc? Lyane 



— 29 — 

angoissée et jalouse l'interroge. Là-bas, cii Orient, 
il a rencontré une femnae?... Elle l'a séduit? Spé- 
ratus avoue. Oui, une femme est venue, un jour, 
s'asseoir à la poupe de son navire, femme étrange 
et fatale : 

Elle croisait se« mains pàlc3 comme l'opale ; 
Des diamants obscurs scintillaient à ses doigts ; 
Et le tissu de .sa tunique d'hyacinthe 
Se cassait en plis lourds à ses pieds, sous le poids 
De vieux joyaux dont la lueur semblait éteinte. 

La femme mystérieuse endormait les vigies et 
les rameurs ; les matelots tombaient à ses pieds, 
des haubans; sous son regard, les mousses gre- 
lottaient de fièvre, et Spératus lui-même était glacé 
en la contemplant. Terminant son récit, il dit à 
Lyane : 

J'ai le froid de ses mains d'opale sur mon Ame: 
J'ai froid même sous tes caresses, et j'ai peur, 
OhJ j'ai peur de revoir les yeux de cette femme. 

Après cette confession les deux fiancés restent 
immobiles et silencieux, quand, tout à coup, le vieil 
intendant du château pénètre dans la chambre. 



— .'{0 — 

Une femme aux mains pâles, affirme-t-il, a tué le 
cygne, une femme venue inopinément et qui a 
failli les faire tous mourir « de ses yeux froids ». 
Entre Spératus et Lyane, c'est la mort qui s'est 
glissée. 

Ces brèves analyses et ces citations suffisent, je 
pense, à prouver tout ce que l'art de M. Louis Mer- 
cier eut, au commencement, de factice et de conven- 
tionnel. Les cygnes qui nagent sur l'eau sombre 
des étangs, « le chef orné d un diadème ». les reines 
filantleur quenouille « dans la chambre où triomphe 
un féodal décor », les lévriers danois, les prin- 
cesses aux manteaux chamarrés et orfèvres, les 
chevaliers et les pèlerins, les vieux manoirs, les 
« paons divins » qui, sur leur juchoir, « ocellent 
d'or lointain les pennes de leur queue », les 
tuniques d'hyacinthe, les opales, tout cela est 
furieusement démodé. Ce sont des accessoires que 
l'on a rangés depuis longtemps, après que la pièce 
a été jouée et presque manquée. En les employant, 
en usant des subterfuges cliers à sa génération, 
M. Louis Mercier n'a fait que relarder l'expression 
de son véritable tempérament poétique et de son 



— :h — 

solide taleut. Il nous est bien facile de le constater 
lorsqu'il reprend, sous une nouvelle forme et avec 
un relief saisissant, les idées exprimées dans le 
Songe d'hiver ou le Tueur de Sirènes. 

J'ai dit cependant que le symbolisme lui a rendu 
de réels services ; je le répète. Sil a obtenu une 
forme parfaite et équilibrée, c'est qu'il a pu s'aper- 
cevoir, pour ne les avoir pas toujours évités, des 
dangers à craindre. S'il a usé du symbole, en res- 
tant simple et clair à la façon de Vigny, c'est que 
ses tentatives lui ont enseigné les erreurs possibles 
en pareil cas. En outre, le symbolisme lui a donné 
ce sens du mystère qui prête à son œuvre une 
signification profonde, etilluiaindiqué des rythmes 
divers qu'il a su a{)proprier à ses sujets avec une 
merveilleuse habileté. 

Quelque contradictoire (]ue cela paraisse, dans 
le môme temps qu'il acceptait lexcmple des sym- 
bolistes, M. Louis Mercier était attiré par les par- 
nassiens, et L'Enchantée contient des poèmes qui 
n'auraient pas déplu à Leconte de Lisle ou des 
sonnets que Théophile Gautier et Heredia eussent 
approuvés. 



— 32 — 

Du coup, l'auteur du Tueur de Sirènes ne vise 
([u'à la perfection et à l'impersonnalité d'un 
artiste qui ne veut mettre de soi dans son œuvre 
que son talent ou son génie. Il suit le conseil du 
ciseleur des Émaux et Camées, disant : « Le poète 
doit voir les choses humaines comme les verrait 
un Dieu du haut de son Olympe, les réfléchir 
dans ses vagues prunelles et leur donner, avec un 
détachement parfait, la vie supérieure de la 
forme. » En effet, la forme seule occupe, ici, 
M. Louis Mercier, et il révèle une imagination 
uniquement plastique. Il ne veut plus que se 
soumettre à l'objet qu'il décrit et le reproduire 
avec exactitude. Ses dons de voir et de peindre, 
sa faculté d'invention verbale, son sens de l'épi- 
thète et de l'adjectif divers et nuancé nous ravis- 
sent. D'ailleurs, comme Gautier, il aime surtout à 
travailler dans une matière précieuse et rare. Ce 
lui est une joie de broder la tapisserie où Sylvains 
et Pans, sous un ciel bleuâtre parsemé d'étoiles, 
cueillent à la vigue étagée au revers du coteau des 
grappes embaumées qu'ils mordent avidement. Il 
peint à fresque des moines d'Ombrie qui, las 



— 33 — 
d'avoir coupé l'orge mûre, « se sont couchés au 
pied d'un olivier ancien » et reposent, tandis que 
trois anges voyageurs viennent les visiter. Il 
grave l'estampe où Francesca di Sforza, duchesse 
de Modène, « laissant un éventail pendre au bout 
de ses doigts », écoute le cardinal Bembo, docte 
humaniste et fin diseur de concetti. A touches 
menues et précises, il compose ce panneau renais- 
sance où faunes et nymphes s'ébattent dans les 
bois baignés d'un jour mauve. Plus loin, les 
« dames du passé » se promènent dans un jardin 
crépusculaire, en robes de lampas. Voici, mainte- 
nant, l'épitaphe d'une jeune danseuse pompéienne 
et une épicurienne inscription d'amphore. Un 
autre sonnet célèbre la gloire des dahlias « somp- 
tueux et vermeils o, ou bien M. Louis Mercier 
copie pour nous un tableau de l'école flamande 
représentant le bon Samaritain qui ramène sur sa 
selle « un bourgeois mis à mal d'un coup des- 
tramaçon ». Décidément, le poète possède déjà 
une adresse et une sûreté de moyens étonnantes. 
Le symbolisme n'a pu lui faire perdre son goût de 
l'ordre et de la mesure, sa faculté de voir net. Je 

3 



n'en veux d'autre preuve que celte Sainte Famille 
inspirée par une toile italienne : 

Sous un hangar construit en joncs tressés du Nil, 
Joseph vers l'établi courbe sa tête grise ; 
Une madone brune, à sou rouet assise, 
Entre ses doigts fluets dévide un léger fil. 

Au-devant d'eux, l'Enfant au suave profil, 
Sous ses cheveux dont l'or cerclé d'un nimbe frise. 
Se penche souriant, et sur sa paume exquise 
11 offre à des ramiers des grains menus de mil. 

Au loin, sur les roseaux, un couple d'ibis passe. 
Le ciel est d'un azur immuable ; l'espace 
Vibre dans la splendeur sereine du jour blanc. 

Et par le fleuve on voit des canges et des prames. 
Où se tient à la proue un pilote indolent, 
Lentes, se balancer à l'unisson des rames. 

De môme que Gautier, M. Louis Mercier doit 
encore à la faculté de se distinguer de son œuvre, 
de se dédoubler, de revivre par 1 imagination les 
siècles disparus et les civilisations éteintes, quel- 
ques-unes de ses meilleures pages. Les lectures de 
la Bible et son séjour en Orient lui ont inspiré des 
évocations qui ne sentent nullement la sécheresse 



d'un labeur volontaire. Soit qu'il nous montre un 
« paysage évangélique » avec le lac Génésareth 
dormant entre les coteaux, et le Christ « royal et 
doux » enseignant les pêcheurs assis autour de 
lui, soit encore qu'il se plaise à décrire un « soir 
romain » peuplé de dames passant en leurs litières, 
de sénateurs drapés de laticlaves.d'éphèbes flânant 
une rose à la main, tandis que les chevaux ramè- 
nent « les oisifs des villas de Tibur » et que les 
lions élèvent leurs rugissements des profondeurs 
du Cotisée, sa poésie reste vivante. Il sait nous 
rendre poignante et véritable l'aventure de Nabi, 
fils d'Amos le Voyant, qui, fier de sa science, avait 
rêvé, dans les temps anciens, d'être l'égal de 
Dieu, et qui sentit, brusquement, une immense 
tristesse succédera sa joie orgueilleuse parce qu'il 
avait rencontré la fille de Nachor descendant 
« lente, candide et superbe », vers la ville. Grâce 
au poète, la joie des Israélites est la nôtre quand 
Dieu envoie la manne « sur le lin vibrant des 
tentes matinales » de leur tribu. Nous sommes 
émus de Tennui de cette reine qui, couchée « sur 
un lit en pourpre de Surate » , devant la mer du 



— 36 — 

soir, se pique la poitrine du bout de sou stylet et 
s'amuse à voir s'élargir et trembler, dans l'eau d'un 
bassin, le sang qui s'égoutte, perle à perle, de sa 
poitrine. Nous compatissons à la mélancolie du 
monarque déchu se promenant dans son palais 
désert « sous l'ombre opaque des séculaires 
allées «.Les vers de M.Louis Mercier sont, ici, tout 
chargés de nostalgie, de tristesse hautaine^ et la 
somptuosité de son verbe, la noble allure de ses 
strophes le rapprochent aussi de LecontedeLisle. 
Ne dirait-on pas qu'il est de l'auteur des Poèmes 
Antiques, ce Soii' d'Eté : 

Soir de juillet. La fin d'un jour incandescent: 
Tel un grand lion roux qui regagne les plaines, 
Le roi dévorateur des midis sans haleines, 
Le Soleil, par delà les Atlas bleus descend. 

Une lourde tiédeur pèse sur toutes choses. 
La lassitude immense règne; dans les cieux, 
Clairs saharas semés de sables radieux. 
Les souffles de l'été dorment, les ailes closes. 

M. Louis Mercier a subi enfin l'influence des 
romantiques et, surtout, de Victor Hugo. L'artiste 
subtil et précieux du Retour^ Texcellent et minu- 



— 37 — 
tieux ouvrier de la Sainte Famille est également 
épris delarges images efcde métaphores audacieuses . 
Il aime la fougue et l'éclat, la facilité et l'abon- 
dance. Le tumulte et l'éloquence ne sont pas pour 
lui déplaire. Les sonorités puissantes d'amples 
récits le séduisent, et il revient volontiers à la 
Légende des siècles lorsqu'il délaisse les Trophées 
ou les Jeux rustiques et divins. M. Louis Mercier 
n'a pas emprunté aux romantiques leur habitude 
de la confession directe et son sentiment de la 
natiu'c n'a rien à voir avec le caractère factice 
du Lac et de ia Tristesse d' Olympia, mais je suis 
certain quil n'aurait pas écrit son (lEdipe victo- 
rieux ou sa Tentation de Moïse, s'il n'avait d'abord 
aimé le beau fracas des épopées hugoliennes. Lisez, 
par exemple, dans L'Enchantée, ce poème intitulé 
Épisode, où les hommes et les femmes de Phlégor, 
hordes maudites, livrent contre lesmurs de l'Éden 
qu'ils convoitent un furieux assaut repoussé par 
les Archanges. L'imitation de Hugo n'est pas 
niable. Il suffit d'écouter ce récit du combat : 

Et les glaives divins, avec des bruits de faux. 
Tournent comme des vols effrénés de gerfauts ; 



— 38 — 

La terre rouge semble un pressoir en automne ; 

Les multitudes font la remous d'une mer 

Que cingle la tempête et que fouette l'éclair, 

Ou d'un haut champ d'épis qui sous le vent moutonne. 

Blasphèmes et clameurs, râles et hurlements; 
Les morts forment bientôt des amoncellements 
Si hauts que l'on dirait d'effroyables murailles; 
Et les Vaincus, hurlant sous la rage des Forts, 
Se tordent, et, parfois, en d'ultimes efforts, 
Aux jambes des Tueurs enlacent leurs entrailles! 

Ne nous plaignons pas de ces imitations et gar- 
dons-nous de blâmer M. Louis Mercier de s'être 
laissé séduire avec trop de complaisance par ses 
maîtres. Aucun poète n'a conquis son originalité 
du premier coup, et l'originalité, quand elle existe 
vraiment, éclate tôt ou tard. L'élève qui le mérite 
est assuré de forcer à son tour l'admiration 
des autres, et, en lui apprenant ce qui lui manque, 
ce qu'il doit éviter et cultiver, en lui découvrant, 
peut-être, des aspects insoupçonnés de son âme et 
des ressources imprévues de son esprit, en le fai- 
sant bénéficier de leur expérience, les génies qu'il 
a choisis pour guide lui sont utiles. Qu'importe 
s'il les suit d'abord avec une docilité timide et s'il 



— 39 — 

les imite. M. Louis Mercier a pris sa langue nom- 
breuse aux romantiques comme il a pris aux par- 
nassiens l'art (le se servir de son vocabulaire et de 
mettre les mots à leur place, comme il a pris aux 
symbolistes la notion des harmonies secrètes qui 
s'établissent entre les choses et nous, et ni les 
romantiques, ni les parnassiens, ni les symbolistes 
ne l'ont empêché d'être lui-même. Malgré ces 
influences simultanées, il a su devenir un poète 
personnel, clair et vigoureux. 



m 



Comme je l'ai déjà dit, personne n'a célébré la 
nature ni la vie rurale avec une plus sincère ten- 
dresse et une émotion plus comraunicative que 
l'auteur des Voix de la Terre et du Temps, et per- 
sonne, plus que ce fils de paysans, n'était mieux 
placé pour le faire. Il faut avoir vécu des mois et 
des années à la campagne si l'on veut dégager 
toute la grâce et tout le pathétique de ses chan- 
geants aspects. Le printemps et l'hiver, l'automne 
et l'été, les labours, les semailles, les récoltes, sont 
des fêtes ou des drames dont beaucoup ne soup- 
çonnent pas l'allégresse, ni l'épouvante, ni la 
mélancolie. Celui qui n'a pas tremblé de voir se 
détruire, en une heure, le jeune espoir d'une mois- 



— 42 — 

son ne sentira jamais complètement la majesté 
des larges champs immobiles sous le soleil de 
juillet, ni le bonheur de posséder la fauve richesse 
du grain ruisselant. Celui qui n'a pas écouté les 
plaines et les bois de décembre se taire dans une 
consternation inexprimable et puis tressaillir et 
renaître, ne soupçonne pas la joie du renouveau. 
La nature ne livre pas tout de suite ses charmants 
et douloureux mystères. Elle ne se confie pas 
quand on lui demande seulement la distraction 
ou le délassement d'une heure, l'allégement d'une 
peine, l'exaltalioQ d'une ivresse. Jalouse de ses 
secrets, elle veut que l'on s'empare deUe par un 
long commerce et par des soins patients, lentement 
et avec précaution. Elle se dévoile toute à qui ne 
la quitte pas, et vous me comprendrez, vous qui 
vous êtes réveillé, chaque matin, devant un jar- 
din toujours différent quoique toujours pareil. Vous 
me comprendrez, vous qui avez vu la terre nue 
et gercée de l'hiver et la terre souriante du prin- 
temps, les arbres dépouillés et les arbres orgueil- 
leux de leurs frondaisons . C'est la même terre et 
c'est une autre terre ; ce sont les mornes arbres et 



— 43 — 

ce sont d'autres arbres. Nous ne saisissons l'àme 
d'un paysage qu'à travers ses aspects innombrables 
et variés, en étant chaque jour attentif à sa lente 
transformation. Le poète qui veut pénétrer l'intime 
beauté de la nature doit être en face d'elle comme 
devant un vis£ige qu'il chérirait passionnément, 
tout en gardant la clairvoyance et l'énergie néces- 
saires pour l'épier de minute en minute et cher- 
cher, en ses changements successifs, l'être mys- 
térieux qu'ils manifestent. Il doit être un amant, 
mais encore un observateur scrupuleux, et tel 
est, en effet, le cas de M. Louis Mercier. Il aime 
3a terre natale, mais il sait la regarder et décou- 
vrir la signification profonde, la splendeur et le 
charme essentiels de ce (ju'il conleniplc quoti- 
diennement, depuis son enfance. Dès lors, ne 
soyons pas surpris qu'il s'en tienne à ses horizons 
famiUers et qu'il y puise les thèmes d'une inspi- 
ration sans cesse renouvelée. Seuls, les mauvais 
ouvriers et les faux artistes recherchent les endroits 
exceptionnels et les décors extraordinaires parce 
qu'ils espèrent que la meignificence ou l'étrangeté 
du lieu suppléera à leur impuissance d être émus 



_ 44 — 

et à la faiblesse de leur inspiration. M. Louis Mer- 
cier n'a chanté que sa province et un petit coin de 
sa province; il a su dire et faire sentir, néanmoins, 
ce qu'il y a d'éternel et d'universel en chacun des 
spectacles ou des moments qu'il a choisis. 

Que l'auteur de Ponce Pilate soit un observa- 
teur subtil et précis de la nature, il suffit, pour 
leconstater, d'ouvrir au hasard l'un de ses recueils. 
De l'aube au soir, il a perçu les moindres bruits, 
respiré les parfums des plantes et des fleurs, épié 
les mille caprices de l'ombre et de la lumière. Il 
sait le nom et la forme des arbres ; il reconnaît la 
bête qui s'enfuit, apeurée, dans le fourré. Il a 
regardé le « vol triangulaire et noir » des oiseaux 
venant du Nord, qui glissent dans les vents de 
l'automne, noté la « jaune éclaircie » luisant au 
bas du couchant, « le profil grelottant et fin des 
peupliers ». 11 a entendu « le matinal babil des 
mauvis et des merles » et le vent aigre « qui froisse 
les sommets fragiles des futaies ». Chaque sai- 
son, chaque moment du jour a un aspect, une 
odeur, une couleur que M. Louis Mercier excelle à 
caractériser. En juin, le matin déjà est torride, 



— 45 — 

les champs sommeillent ivres de lumière, et le foin 
que l'on fauche exhale un parfum « savoureux et 
profond ». En septembre, la terre respire la paix, 
la plénitude et la fécondité, « le ciel est une coupe 
immense de clarté », les vignobles sont « chargés 
du don des pampres lourds » et « les coteaux incli- 
nés se regardent sourire». En janvier, l'on voit 
tomber du front alourdi des arbres « les fleurs 
d'argent que le givre y pendit ». Lorsque le soleil 
est couché, les cônes des meules, dans la plaine 
indécise, sont « pareils aux toits des vieilles 
tours». Après la pluie, une senteur féconde et 
chaude monte du sol « qui fermente et qui fume » . 
A l'abri des ramures du bois d'automne, l'on 
entend parfois, dans le lourd silence, dans le «téné- 
breux sommeil » qui semble choir des arbres, un 
gland se détacher et crépiter « au contact du sol 
gras». Quel art possède M. Louis Mercier de choisir 
les détails les plus significatifs et de rester sobre 
en donnant une impression complète et intense ! 
Je n'en désire pas d'autre preuve que ce paysage 
d'octobre dont il a si bien dégagé la beauté « fragile, 
un peu souffrante et rare », le doux charme atténué : 



— 46 — 

L'air est lait d'un cristal fluide qu'on croit voir ; 
L'horizon délicat tremble dans les buées, 
Et dès l'après-midi l'on sent déjà le soir. 

Car le soleil a des lueurs atténuées ; 

Il paraît très lointain et, sous ses pâles feux, 

Les arbres ont toujours beaucoup d'ombre autour d'eux. 

Touffus encor, les bois qui dorment à mi-côte 
Ourlent déjà d'un or léger leur masse haute, 
Et les fils de la Vierge argentent les labours. 

Par les ferres l'on voit, en blancheurs indécises, 
Cheminer sous le joug des couples de bœufs lourds 
Et fumer doucement le toit des maisons grises. 

L'air n'est ému d'aucun souffle. Le vent attend... 
Et tel est le silence où l'heure se recueille 

Qu'à travers la campagne anxieuse on entend, 
Parfois, le bruit que fait la chute d'une feuille. 

Prenons garde cependant de ne pas réduire le 
mérite de M. Louis Mercier à ce rôle de notateur 
exact et pittoresque, et rappelons-nous qu'il aime 
tendrement la nature. La terre, pour lui, est la 
bonne terre. Elle nous est maternelle et nourricière ; 
elle nous dispense la vie de 1 ame et celle du corps; 
avec la paix, elle nous offre sa beauté. La terre 
n'est pas inerte et indifiérente ; elle vit, tressaille 



et respire, enfante dans la douleur, tremble de 
froid, souffre du soc qui la déchire et des coups 
qui la frappent. Malgré tout, elle garde une inlas- 
sable bonté, une sollicitude sans défaillance, endort 
notre peine, rassasie notre faim, se pare pour nous, 
travaille pour nous, et, pour nous, cisèle les 
grands lys et fait fleurir les roses. Dans sa Pro- 
phétie de la mer, M. Louis Mercier nous a révélé la 
violence et l'intensité du sincère amour que lui 
inspirent les plaines et les bois. La mer inféconde 
rappelle à la terre orgueilleuse de ses moissons et 
de ses vignes que le sol, épuisé, s'arrêtera un jour 
de produire. Alors viendra la revanche des flots. 
Ils s'apaiseront, et, dans leurs profondeurs, ger- 
meront des forêts prodigieuses et des fleurs inef- 
fables aux enivrants arômes ; la mer dira à son 
tour le cantique éternel de la vie. Mais le sujet du 
porme, si noble soit-il, n'importe pas ici. Ce qui 
vaut à ces vers leur accent émouvant, c'est la 
façon dont M. Louis Mercier célèbre la nature et 
ce que nous lui devons, dont il montre la terre éla- 
borant ses baumes, sculptant l'épi, unissant la 
grâce à la vigueur, renaissant d'année en année. 



— 48 — 

dans un prodigieux effort, et s'épuisaut afin de 
nous nourrir et de réjouir nos yeux. 

Ainsi donc la terre vil, respire, souffre, parti- 
cipe à notre existence, comme nous participons à la 
sienne, et lauteur (\q L Enchantée trouve, dans la 
fougue de sa sympathie, le secret de rehausser 
singulièrement le ton de ses poèmes. En effet, au 
lieu de voir les choses uniquement du dehors et 
de n'envisager que leur aspect formel, il leur 
prête une âme, et,les croyant capables de douleurs 
et de joies, déparier un langage mystérieux, illes 
élève, en quelque sorte, à la dignité humaine. 
Elles deviennent ses amies ; il leur parle à son 
tour ; il les plaint, les bénit,et les remercie. Le don 
d'animer ce qu'il touche, d'accueiUir les confi- 
dences et les avertissements de la nature, d'écouler 
et de traduire les voix innombrables de l'univers, 
de puiser un enseignement dans les spectacles du 
monde et de découvrir un sens éloquent à ce qu'il 
contemple, prête à l'œuvre de M. Louis Mercier 
une grandeur et une solennité extraordinaires. 

Voici que tout s'éveille et palpite à son ordre 
inspiré. La terre, semblable à une vierge, est, le 



— 4'J — 

malin « heureuse et reposée ». Les feuilles, l'eau, 
les herbes et les fleurs sont « des créatures 
divines ». Les collines ont le charme de ces femmes 
qui cheminaient, jadis, l'amphore sur le front. Les 
arbres, fils pieux de la terre, vivront des jours 
nombreux et bénis, parce qu'ils n'ont point, pareils 
à nous, retourné leurs bras contre celle qui les a 
allaités de son lait divin. Avec ses ceps qui se 
tordent « en farouches postures » et qui sont tels 
que les corps des gladiateurs nus, la vigne livre au 
sol de rudes combats et enfante en des douleurs 
ce qui font pleurer la sève aux pores des sarments » . 
La rivière se souvient des filles aux yeux d'or 
qui « traversent les gués en marchant sur les 
pierres » ; elle dit à ses bords les rires des lavan- 
dières, les chansons des nids et les murmures des 
saules. Le moulin a une face de vieillard et un 
fard impalpable le poudre. Dans un parc aban- 
donné, les grands chênes et « les ormes patri- 
ciens » parlent des splendeurs disparues. Noire 
vendangeuse, la nuit, durant le jour, récolte les 
grappes vermeilles, et, le soir tombé, verse aux 
hommes le philtre ténébreux qui les pacifie. Le 

4 



— 50 — 

printemps venu,« la terre au jeune ciel rit heureuse 
et surprise ». L'on entend encore sur les feuilles 
des bois, quand la pluie est finie, « laverse aux 
pieds légers qui s'éloigne bruire ». Jamais M. Louis 
Mercier n'a mieux prouvé sou pouvoir d'exalter 
et de transfigurer la plus humble chose que dans 
son Laus Herbarurn : 

Bénissons l'Herbe, fille aimante de la Terre, 
Qui jette son manteau sur le corps de sa mère, 

Qui, pour que le printemps soit salubre et joyeux, 
Souffre, pendant l'hiver, des maux mystérieux. 

Bénissons-la d'aimer l'Homme qui la dédaigne 
Et sous les pieds de qui son cœur fragile saigne. 



Bénissons l'Herbe dans ses bienfaits. Bénissons 
Ses sucs où se nourrit la laine des toisons. 

Bénissons-la dans la richesse des mamelles 

Qui font d'un pas plus lent cheminer les agnelles. 

Bénissons-la dans la douceur du lait, meilleur 
Que les vins delà vigne et les miels de la fleur. 

Louons-la dans les bœufs patients et superbes 
Qui creusent les sillons pères des nobles gerbes. 

Bénissons l'Herbe dans les nids et les berceaux, 
Dans le ramage des enfants et des oiseaux. 



— 51 — 

Vivants, bénissons-la de sa fraîcheur qui tombe 
Sur le sommeil de ceux que possède la tombe... 

Et gloire à Dieu, qui pour les bons et les méchants. 
Fit, sous le pur soleil, croître l'herbe des champs ! 

Mais si les choses vivent et sentent comme nous, 
elles peuvent nous être hostiles ou amicales, nui- 
sibles ou bienfaisantes, et le mystère nous envi- 
ronne de toutes parts. Savons-nous ce qui nous 
guette derrière cet inconnaissable ? Devinons-nous 
les dangers qui nous menacent et l'imprévu que 
nous réserve demain ? Mille raisons de craindre et 
de trembler s'offrent à l'homme qui cherche au 
delà des apparences. II se sent entouré de forces 
redoutables, appréhende les influences mauvaises, 
et la peur, la fiévreuse peur instinctive et irrai- 
sonnée de l'enfance s'empare de lui. Cette peur, 
M. Louis Mercier réprouve. La hantise du mystère 
palpite dans ses poèmes. Elle le poursuit en tout 
lieu, jusqu'au cauchemar, jusqu'à l'hallucination. 
Le soir, la route dont la blancheur confuse sinue 
dans l'ombre, l'angoisse. Qu'elle est étrange ! Et 
que réserve-t-elle ?. . . 



— 52 - 

D'où vient-elle ? Où va-t-elle si tard ? 
Et qui sait l'ennemi qui nous guette, 
De derrière les haliiors hagards 
Où s'enfonce la route inquiète ? 



On distingue des pas. Les feuilles mortes 
craquent. Qui est-il, celui que l'on n'attend pas et 
qui vient « quand on ferme les portes » ? C'est, 
sans doute, le mauvais hôte envoyé par les ténèbres, 
« le messager qui sait la nouvelle inconnue et 
funèbre ». Enfin les pas s'éloignent, le bruit 
diminue, cesse, et l'on reste là, dans la nuit, à 
écouter les sourds battements de son cœur. 

Nous qui avons marché plus vite dans l'obscu- 
rité, talonnés par je ne sais quel ennemi chimé- 
rique, ou qui nous sommes effarés, au détour d'un 
chemin, devantla forme humaine et le visage gri- 
maçant d'un arbre, nous qui avons entendu l'hiver, 
l 'ouragan faucher la plaine et saccager les branches, 
nous qui avons pensé aux morts, à la veillée, nous 
retrouverons nos tremblements dans l'œuvre de 
M. Louis Mercier. 

Vous le connaissez aussi cet air d'attente que 
paraît avoir la nature en ses heures de grand 



— 53 — 

calme, durant les journées d'arrière- saison, et qui 
nous vaut un malaise indicible. Il semble, comme 
l'écrit le poète,que la terre sait un secret et qu'elle 
va nous le confier. Rien ne remue. Peu à peu le 
crépuscule baigne les champs, emplit les ravins, 
gagne les profondeurs des taillis roux. Les bois ne 
sont plus que des masses imprécises. Tout à coup, 
le vent se lève, passe en un large frisson, agite les 
rameaux, et ceux-ci, croirait-on, ébauchent des 
gestes noirs. M. Louis Mercier se demande : 

Qu'est-ce que la Nuit louche et muette complote? 

Une sourde rumeur dans le silence flotte. 

Et c'est comme le bruit que ferait un marcheur 

Dont les pieds sur le sol ne poseraient qu'à peine. 
Mais que l'on entendrait venir à son haleine... 
Qui donc dans l'ombre s'approche ainsi ? 

Les bois ont peur... 

Et les vieilles maisons, le soleil éteint, à quoi 
rêvent-elles ? Qu'espèrent-elles quand personne 
n'entre ni ne sort par leurs portes pleines d'ombre? 
Songent-elles aux absents, à ceux qui les ontquittées 
et ne sont pas revenus? Mon Dieu ! si les maîtres de 
jadis allaient reparaître, ce soir, tels qu'ils étaient 



— 54 — 

dans l'aQciea temps, avec les habits de dimanche 
dont on les avait vêtus pour aller là-bas : 

Oh! pendant que l'ombre s'amasse, 
Si les vivants qui sont dehors, 
En rentrant, trouvaient, à leurs places, 
Assis à table, tous ces morts... 

Oui, des complots se trament dans la nuit 
contre notre sécurité et l'ombre réserve à qui ne 
se méfie pas de sa traîtrise mille pièges et mille 
embûches. Les choses veillent, guettent et sur- 
veillent. Les bêtes elles-mêmes secouent leur tor- 
peur et parlent dans leurs étables. Les bœufs se 
remémorent leur gloire ; ils évoquent le temps oià, 
comme des rois, ils dormaient, sans labeur, sous 
les palmiers sonores. Dieux d Egypte, indolents et 
superbes, ils avaient des temples au lieu d'élables, 
et des crèches de santal. A présent, ils sont avilis 
et courbent sous le joug leurs fronts altiers. Ils 
détestent l'homme qu'ils sont obligés de servir: 

Mort et malheur sur toi, maître et bourreau d'esclaves l 

Toi qui mets au timon les monarques déchus. 

Lâche insulteuT des dieux quand tu ne les crains plus... 



— 55 — 

Ces poèmes et d'autres d'une inspiration ana- 
logue attestent cliez M. Louis Mercier une âme 
tourmentée, et, sans doute, pouvons-nous attribuer 
à son tempérament inquiet, autant qu'à son ata- 
visme, son amour de la vie rustique qu'il célèbre 
en chacune de ses manifestations. La paix, le calme, 
le repos, ne naissent-ils pas des occupations mono- 
tones et identiques du paysan ? Sa besogne régu- 
lière lui vaut l'équilibre de l'espritet laquiétudedu 
cœur. Elle lui impose une sage discipline. Exigeant 
une attention constante, elle lui interdit les vains 
rêves et les souffrances illusoires. Le spectacle des 
immuables lois qui régissent le monde, le retour 
périodique des phénomènes lui enseignent que nos 
agitations sont petites et nos plaintes inutiles. 
M. Louis Mercier le comprend, il a besoin de ce 
calme que dispense l'existence campagnarde et il 
l'aime parce qu'elle le procure à ceux qui restent 
aux champs. Il l'aime encore parce qu'elle répond 
à son instinct de poète et qu'il en discerne la beauté 
et la grandeur. Nous l'avons vu personnifiant les 
choses et donnant une âme aux pays8iges. En 
parlant des travaux des laboureurs, — et bien 



— 56 — 

que son observation qui est, ici, non moins 
bonne qu'en étudiant la nature, lui permette un 
excellent réalisme, — il ne perdra point son 
pouvoir de parer ce qu'il peint d'un souverain 
prestige, de le revêtir d'un caractère sacré et 
den dégager la splendeur cachée. Il est salutaire 
de gagner son pain, il est digne de remplir sa 
tâche, sans faiblesse, et le geste éternel aidant 
à l'homme à assurer sa vie et à enseigner la 
vaillance à ses descendants a une incomparable 
noblesse. Aucun acte n'est indifférent, ni banal, ni 
trivial. Par une sorto de gravité religieuse et de 
recueillement ému, par le goût qui lui est naturel 
de l'épithète austère et magnifique, l'auteur de 
L Enchantée élargit, jusqu'aux confins du passé, les 
tableaux qu'il a sous les yeux, montre leur signi- 
fication majestueuse depuis les temps les plus 
reculés, et force notre respect en nous rappelant 
ce caractère immémorial. Représente t-il un pay- 
san dans la vérité de son labeur, tous les paysans 
qui l'ont précédé surgissent en face de nous avec 
une attitude identique, et le héros du poète grandit 
prodigieusement ; il devient un type d'humanité. 



— 57 — 

Lisez le Chant du Semeur. M. Louis Mercier 
s'en tient d'abord à une simple description et ne 
révèle que ses qualités d'artiste attentif. Dans un 
soir d'automne qu'éclairent les rayons violacés et 
doux du soleil, un laboureur « ayant l'air de chasser 
devant lui sa grande ombre » épand la semence en 
marchant. L'attelage le suit. Des bœufs traînent 
la herse aux dents luisantes. La glèbe fume, et, 
tandis qu'il va, jetant le grain, le paysan chante. 
Alors, M. Louis Mercier change d'accent; il s'exalte; 
le sens sacré de la scène se dévoile à lui ; la mélo- 
pée du semeur retentit immense, chargée d'un 
enseignement extraordinaire. Nous remontons, 
d'une superbe envolée, à l'origine des âges. « Tout 
ce qui s'accomplit de sacré sur la terre, enseigne 
le poète, s'accomplit en chantant. » Le sol que 
réjouissent les sons accueille les semailles avec 
plus d'amour, et, lorsque le froment dispersé, 
ce soir, aura germé, lorsque les blés mûrs ondu- 
leront au vent en un remous d'or pâle, ils répé- 
teront le chant « vénérable et mystique » du 
laboureur. M. Louis Mercier s'écrie: 



— 58 — 

Or, plus que ton labeur nulle œu-\Te n'est profonde. 
Car c'est un sacerdoce aussi vieux que le monde, 

Et qui te vient des cieux, 
Que de sacrifier 5 la terre en offrande, 
Afin que l'an prochain la terre te le rende, 

Le grain mystérieux. 

Ce don de transfigurer les moindres actes d'une 
humble destinée et d'enfermer dans une image 
du pj'ésent la grandeur du passé, je le retrouve 
dans les pages où M. Louis Mercier raconte le 
repas des paysans. De même que pour le Chant 
du Semeur, il commence par reproduire exacte- 
ment ce qu'il voit, et ses notations sont d'une 
vérité scrupuleuse. Un jour d'été, le père, les 
grands fils, les tâcherons à gage se mettent à 
table. Selon l'usage ancien, les femmes restent 
debout. Les hommes, eux, « mangent sans rien 
dire et sans penser a rien ». Le chien rôde, les 
cuillères tintent sur les écuelles. La lumière de 
midi frappe un pot « dont les flancs obèses suent 
l'eau fraîche ». Tous les détails du spectacle sont 
pittoresques et vécus. Mais, prenez garde, si vous 
ne vous bornez pas à regarder ces gens qui rassa- 
sient leur faim, lourdement et gauchement, si vous 



— 59 — 

réfléchissez, une soudaine splendeur illuminera 
les habitants de la ferme. En se nourrissant, ils 
accomplissent une fonction sacrée. Il y a, dans le 
pain qu'ils mordent, « la vertu des sillons w.l'àme 
du sol, le meilleur de la terre. Elle les envahit 
et les pénètre ; elle les rend persévérants et forts 
et ils reconnaissent ses bienfaits en l'aimant avec 
leur sang, leurs os, leur chair, « d'un amour 
ombrageux et tendre ». Certes, ils ne sont plus 
vulgaires, les paysans attablés, quand M. Louis 
Mercier affirme : 

Mère des clairs épis et des ardents raisins. 
Quelque chose de grand, quelque chose de saint 

S'accomplit chaque fois, ô Terre, 
Qu'à cette table où les aieux se sont assis, 
Les sobres laboureurs viennent s'asseoir ainsi 

Au retour des lâches austères. 

Car en mangeant le pain de tes blés, c'est ta chair 
Qu'ils font s'incorporer au profond de leur chair, 

Et c'est, au secret de leurs veines, 
Le plus chaud de ton sang qu'ils mêlent à leur sang. 
Quand ils boivent le vin que ton sein tout-puissant 

Verse pour réjouir leurs peines. 

Pour qui comprend et interprète la vie rustique 



— 60 — 

de cette manière, pour qui sait en dégager de la 
sorte le haut symbolisme, la relier à ses origines 
lointaines, montrer à travers elle la beauté d'un 
long effort ininterrompu et d'un héritage sacré, 
transmis, depuis des siècles, d'une génération à 
l'autre, le paysan n'est pas l'être misérable, pauvre 
d'esprit et de cœur, guidé par son brutal instinct, 
asservi à une besogne ingrate et médiocre, que 
nous a peint le naturalisme. M. Louis Mercier l'a 
senti à cause de son amour pour la terre et à cause 
de la sympathie qu'il étend aux gens et aux choses 
de la campagne, le paysan est, au contraire, cons- 
cient et paisible, attaché aux champs de ses aïeux 
et aux traditions que ceux-ci lui ont léguées ; sa 
mission est grande ; son sort est enviable ; il 
mérite nos louanges, nos remerciements, notre res- 
pect ; sa lâche est belle, et, fût-elle dure, hostile 
et revêche, il est joyeux de la remplir. Bien mieux, 
il l'aime d'être pénible et rude. Le poète le croit, 
les laboureurs qui dorment leur éternel sommeil 
ne se souviennent pas des doux angélus ni des 
moissons nouvelles ; ils ne dressent pas l'oreille à 
l'appel des fléaux sonnant dans l'aire ; ils ne 



— 61 — 

regrettent pas les sacs remplis de giain ni les 
jours de grand soleil; que regrettent ils donc?... 

C'est aux rudes labeurs que va leur âpre amour, 
A l'effort acharné par qui la glèbe enfante : 
Aux matins frissonnants de novembre, aux labours 
Par les terrains hargneux, lorsque l'automne vente ; 

Aux soirs qui les ont vus marcher, courbés et las, 
Dans la brume, dans le grésil, dans la froidure ; 
A l'ouvrage où se sont usés leurs pauvres bras. 
Aux misères sans fin qui rendent l'àme dure. 

En combien d'autres poèmes moins solennels et 
moins éloquents, mais d'une si probe observa- 
tion et d'un si chaud coloris, M. Louis Mercier n'a- 
t-il pas chanté le village, la ferme, les champs, et 
qu'il nous est facile d'y apercevoir toujours la ten- 
dresse qu'il éprouve ! Ici, c'est une messe du matin. 
L'église est vide ; le bourg s'éveille ; on entend 
des bruits de voix et de pas ; les portes bâillent 
une à une ; le treuil d'un puits vibre: un tombe- 
reau passe, cahotant : puis le silence renaît, le 
matin semble en prière... 

Et, de loin, dans les champs, pareils 
A quelque foule qui^se presse, 
InclinantUeur^front au soleil. 
Les blés assistent à la messe. 



— 62 — 

Là, c'est un après-midi de dimanche et les 
vêpres sonnent. Les champs sont déserts, les 
maisons sont fermées et laissent filtrer une fumée 
de leur toit. Rien ne bouge ; « le vent songe, les 
bois écoutent » ; l'heure est pensive ; la terre 
paraît grave... 

Et la paix, sous ce ciel qui dort, 
Est si profonde qu'elle donne 
Un aAant-goût de bonne mort... 
Les vêpres sonnent. 

Regardez, maintenant, l'étable, un soir d'hiver. 
On trait les vaches. Parmi les toiles d'araignée, 
pend une lanterne qui éclaire les choses à demi. Sa 
fumeuse lueur modèle vaguement les flancs bom- 
bés et les croupes rondes des bêtes. Des reflets 
tremblent sur la muraille. Un joug s'y dessine. 
Comme un tas d'or, luit un amas de paille : 

... Les bonnes vaches que l'on trait, 
Immobiles, les yeux béants, devant leur crèche, 
S'abîment dans un rcve indolent d'herbe fraîche, 
Au bruit moelleux du lait qui tombe dans du lait. 

Pénétrons dans la cour, à l'heure de la sieste. 



— 63 — 

Les bœufs gisent, repus, devant leur crèche. Les 
batteurs se sont couchés sur le seigle. D'invisibles 
essaims vibrent dans l'air. La brise apporte le 
parfum des trèfles eu fleur. Seules, les poules 
voraces, appelées par le cri « d'un coq rauque et 
vermeil » picorent le grain et font ripaille, à l'insu 
des dormeurs. 

Ailleurs, nous assistons à la Naissance du vin. 
Dans un coin de la grange, se dresse l'énorme 
cuve. Une écume ardente monte à ses bords ; des 
ruisseaux rouges sinuent sur ses flancs ; le raisin 
fermente avec une sourde rumeur. Puis le vin coule 
aux canaux du pressoir, et TAucien arrive pour le 
goûter. Les fils se lèvent ; ils tendent à leur père 
un large verre qu'ils ont rempli : 

Mais, devant qu'y tremper ses lèvres, en silence 
L'xUeul hausse la coupe et contemple, joyeux, 
La lumière du x'in qui sous le cristal danse. 

Donner celte impression d'exactitude suppose 
que l'on a longuement vécu dans la familiarité 
des choses, qu'on les a regardées avec une tendre 
patience et une complaisance minutieuse. 



— 64 — 

Toutefois, M. Louis Mercier ne chante pas seule- 
ment les décors et les épisodes agrestes. Son 
humeur inquiète que nous avons signalée et à 
laquelle nous avons attribué sa prédilection pour 
la calme existence des champs, lui fait apprécier 
aussi la sécurité de la maison de ses ancêtres. Là 
est l'asile etTabri, loin des dangers et des hasards 
périlleux, loin des embûches du monde. Il est donc 
le poète de la demeure et de ce qu'elle enferme de 
plus précieux, le cellier, la huche, la table, le 
berceau des enfants^le Iit,râtre où l'on se réchauffe, 
la lampe qui nous éclaire, l'horloge qui sonne les 
heures de la vie et celles de la mort. Je n'ignore 
pas le péril de traiter ces sujets et qu'ils peuvent 
n'inspirer que de plates descriptions, de sots 
attendrissements et de la sentimentalité niaise. 
Mais je sais également qu'interprétés par un véri- 
table artiste, ils sont une source de magnifique 
inspiration et les thèmes des plus amples dévelop- 
pements. Il suffit d'être capable de les dramatiser et 
de les grandir. Il suffit d'y apercevoir les éléments 
d'une fresque et non dun petit tableau de genre. 
Or, on aurait très mal compris M. Louis Mercier 



— 65 — 

et je l'aurais bien mal fait comprendre, si l'on 
ne se doutait déjà que son livre le Poème de 
la Maison n'est nullement une série d'aimables 
croquis. Ses diverses qualités et sa façon de sentir 
et d'exprimer la vie le servent, dans cette œuvre, 
mieux que nulle part ailleurs. Il nous a montré 
la nature soucieuse de nos maux, occupée de nos 
besoins, attentive à notre bonheur, mêlée à notre 
existence. Sa maison est toute pareille ; vigilante et 
maternelle, elle est un être vivant. Il a anobli les 
choses en leur attribuant nos plaisirs et nos peines, 
en racontant leur intervention dans notre destinée 
et les services qu'elles nous rendent. De même, il 
expliquera pieusement pourquoi la maison et ce 
qu'elle contient ont droit à notre gratitude. Il a 
perçu le mystère en certains lieux, à certaines 
heures. Le mystère imprégnera encore les pages 
où il célèbre sa demeure et il révélera le secret de 
l'objet le plus insignifiant en apparence. Gomme 
il a prouvé le caractère auguste de la vie rurale 
en la rattachant à ses traditions millénaires, il 
prouvera que la maison est vénérable à cause de 
tous ceux qui s'y sont succédés et il honorera leur 



— 66 — 

mémoire. Comme il a indiqué la beauté cachée 
du geste du semeur et du repas du paysan, il indi- 
quera la beauté des simples actes que nous accom- 
plissons dans le logis familial, de la naissance à 
la mort. Telle est la façon dont M. Louis Mercier 
a compris et exécuté son Poème de la Maison, 
Ai-je besoin d'ajouter que, dans ces conditions, le 
livre a un sens universel et une si vaste portée 
que tous les hommes y retrouveront, s'ils sont 
dignes de les éprouver, les émotions que suscite 
en eux la demeure où ils ont été élevés. Chacun 
des poèmes contenus dans ce recueil est une véri- 
table symphonie, un drame en plusieurs actes 
avec des rythmes nombreux étonnamment adap- 
tés aux divers mouvements de l'âme, et chacun 
d'eux note tout ce que les choses, conscientes et 
vivantes par le vouloir du poète, peuvent ressentir 
à notre contact ou nous suggérer. Mais nulle 
explication ne vaut la lecture du Poème de la Mai- 
son. Suivons, un moment, M. Louis Mercier. 

Dès le commencement, la maison acquiert une 
personnaUté humaine. Cachée au milieu des ver- 
gers et de la terre, elle se dissimule aux regards des 



— 67 — 

passants, et, dédaigneuse de connaître le monde, 
de voir un vaste horizon, elle contemple seulement 
le pays des ancêtres. Il lui suffit de regarder les 
prés et les terres, les bois et la vigne appartenant 
aux siens, de savoir les noms de leurs champs, 
de suivre les progrès de leurs semailles, de les 
surveiller quand ils besognent dehors, et de garder 
le troupeau quand le berger s'est endormi. Elle 
aime tant ceux qui vivent dans son ombre: 



... Si le poids du jour par moment les oppresse, 
S'ils ont faim, s'ils ont soif, s'ils sont las et meurtris, 
Pleine de réconfort et riche de tendresse, 
Toute prochaine, au bout du sentier qu'ils connaissent, 
La maison maternelle et douce leur sourit. 



Elle leur sourit et se réjouit lorsque l'angélus 
du soir les invite à rentrer. « Son toit fumant 
déjà révèle une âme aimante », et son foyer 
embrasé palpite comme un cœur empli d'allé- 
gresse. 

Hélas! depuis si longtemps qu'elle est bâtie, la 
pauvre maison a souffert. Elle a supporté le vent, 
la neige, les frimas ; elle a pris sa part des années 



— 68 — 

de mauvaises récoltes ; impuissante, elle a écoulé 
ses habitants partir sans retour et se souvient de 
leurs pas, de leurs voix... 

La maison a souffert... Mais les chagrins et l'âge 
Ont mis en elle un charme émouvant et sacré : 
On ne sait quoi d'humain respire en son visage ; 
Et ses yeux semblent beaux d'avoir souvent pleuré. 

Ce charme émouvant et sacré, ce pouvoir de 
s'intéresser à nous, de nous surveiller, de nous 
protéger, de nous garder, de nous donner mille 
preuves de tendresse, M. Louis Mercier l'attribue 
à toutes les choses. 

La porte constamment ouverte du matin jus- 
qu'au soir laisse entrer « la lumière du ciel et 
l'odeur des saisons », la chaleur du soleil et les 
souffles du printemps, le mendiant que nous ne 
craignons pas et le chien qui est notre ami. Mais, 
quand tombe la nuit avec ses menaces, ses formes 
bizarres, ses bruits étranges, elle se referme bien 
vite afin de préserver les gens de la maison des 
ombres ennemies et de garantir leur sommeil. 
Elle attendra, pour s'ouvrir de nouveau, l'aube 
fraîche, l'heure délicieuse où les êtres délivrés de 



— 69 — 

l'obscurité se rassurent et reprennent leurs tra- 
vaux. C'est par la porte, que le soleil, dardant 
ses traits d'or, pénètre dans la maison : 

11 entre : la maison s'emplit de sa présence 
Et, sauve des dangers dont s'infestait la nuit, 
La vie avec un clair sourire recommence. 

Si la porte nous garde, la cheminée nous pro- 
cure le feu réchauffant, et M. Louis Mercier, en 
une invocation grandiose, salue d'abord le feu 
« prolecteur des premiers habitants de la terre » 
et gardien du foyer, le feu qui chasse les ombres, 
qui fait naître la joie et la sécurité, le feu humble 
serviteur des hommes, et qui, malgré sa puis- 
sance tt sa splendeur, s'acquitte simplement de 
cuire les mets et de chauffer le logis : 

Mais les grands paysans dont je suis descendu 
Ont su te rendre, ô Feu, le culte qui t'est dû : 

Afin que leur maison mieux qu'une autre te plaise. 
Et que ta flamme puisse y rayonner à l'aise, 

Leurs mains pieuses t'ont dédié pour autel 
La cheminée immense et l'âtre solennel. 

De la cheminée monte, sinueuse et lente, la 
fumée qui semble l'haleine de la maison, qui 



— 70 — 

évoque l'attente des femmes préparant le repas 
du soir, la calme fumée dont les absents se sou- 
viennent... Près de la cheminée se groupent les 
maîtres du logis, et ils restent immobiles, noyés 
d'ombre ou éclairés de brusques reflets, selon les 
jeux de la flamme. Beaucoup sont morts de tous 
ceux qui se sont assis, cherchant la douce chaleur, 
et l'âtre pleure leur perte, se souvient de leurs 
mains^ de leurs visages, de leurs corps... Mais, 
l'hiver surtout, la cheminée est bonne et affec- 
tueuse, quand la neige ensevelit les champs, 
les hameaux, et accumule, autour de la demeure, 
du froid et du silence. N'est-ce pas grâce à la che- 
minée que le feu brûle, paisible et fort, au cœur de 
l'âtre, annonçant, lui qui est fils du soleil, la 
splendeur prochaine de l'été : 

Et soudain, du réduit obscur dont il est l'hôte, 

Sentant un lumineux bien-être l'envahir, 

Un grillon se réveille et chante au souvenir 

Du chaud parfum des prés quand les herbes sont hautes. 

La table assiste à toute notre vie. On s'y asseoit 
lorsque les nouveaux nés reviennent de l'église ; 



le jour des noces, c'est à la table d'abord que 
l'homme fait siéger l'épouse qu'il a prise ; c'est la 
table enfin qui pleure la première si quelqu'un 
des siens est mort... 

Car les nôtres, suivout un usage qui semble 
Vieux comme rexislence et vieux comme la faim. 
Quand ils ont enterré leurs morts, mangent ensemble. 

Non moins que la table, le lit fait d'un noyer 
planté par un ancêtre est sacre, et tout à l'heure, 
après qu il aura reçu les jeunes époux, un prodige 
s'opérera en lui. 11 se souviendra du temps où, 
bel arbre solide, il couronnait une colline et, 
quoique déchu, il frémira d'être visité par l'amour, 
tressaillera comme aux printemps de jadis qui lui 
donnaient de la lumière, des parfums et des nids 
d'oiseaux jasants dans ses branches. D'ailleurs, 
toute la maison est en fête et salue les jeunes 
époux. Toutes les choses participent à la joie du 
lit et se mettent à parler. Le toit promet, bien 
qu'il soit vieux, de durer encore longtemps et de 
protéger le nouveau couple ; la pierre usée du 
seuil se féhcite d'avoir été foulée par le pas léger 



— 72 — 

de la ravissante épousée ; la table espère que de 
clairs enfants la feront rire ; l'àtre souhaite que la 
femme du maître aime sasseoir, grave et sage, 
devant le foyer, et la lampe lui demande de 
répandre la paix et la sécurité dans la maison, 
tandis que l'horloge lui conseille la diligence. Les 
champs disent aussi des paroles de bienvenue. 
Les blés, la vigne, les prés clament leur allégresse. 
Les grands arbres ont de tendres murmures. 
Serviteurs invisibles et doux, les souffles de la 
nuit apportent les arômes du jardin et la fraîcheur 
des feuilles : 

Tout se recueille. 
Seul, par le clair silence où s'endort la maison, 
Au fond du vieux jardin où les roses abondent, 
Un rossignol secret exalte en sa chanson 
L'amour, l'antique amour qui rajeunit le monde. 

Et l'horloge, ne paraît-elle pas vaguement 
humaine, avec sa face d'émail et sa robe couleur 
de chêne où bat son cœur rythmique et lent ? Elle 
vit à l'écart, étrange et respectée. C'est une vieille 
personne qui craint les gambades des enfants et 
les caprices des saisons. Elle a peur du tonnerre, 



— 73 — 

senroue les jours de pluie, ce qui ne l'empêche 
pas de garder uii esprit ponctuel et de signifier 
sa volonté respectée de chacun en allongeant son 
doigt de fer rigide. Elle indique l'heure du tra- 
vail et l'heure du sommeil. Seule, elle ne se repose 
jamais et continue, dans la nuit, son bruit sourd. 
Autrefois, l'horloge était jeune et coquette. Un 
bouquet de fleurs rouges et blanches parait sa 
caisse vernie. Elle sonnait gaiement : 

Le rire merveilleux des enfants qui s'éveillent 
Ne se rappelant plus qu'ils ont pleuré la veille, 
Le printemps oul)lieux des frimas de l'hiver, 
Le bonheur dont on n'a pas encor souffert, 
L'amour qui vient à nous dans sa prime tendresse, 
Avec des mains de joie et des yeux de promesse; 
Tout cela, quand l'horloge était jeune, vibrait 
Dans l'éclat de son timbre harmonieux et frais. 

Elle s'est usée, la bonne horloge, et a l'air d'une 
veuve. Ses fleurs se sont effacées. La brume des 
années couvre sa voix. Instruite de sa triste expé- 
rience, elle ne sonne qu'en tremblant, et n'en finit 
pas de conter ses misères et les malheurs qu'elle a 
vus... 

A présent, voici la lampe qui ignore tout de 



— 74 — 

l'univers, des champs et du soleil, mais qui connait 
admirablement les vieux meubles, les vaisselles 
du buffet, les rideaux en indienne du lit, l'armoire 
et la huche, le soufflet et le tisonnier qu'elle 
caresse de ses feux. Voici la lampe qui met en 
déroute les ombres sournoises où les vivants 
s'agitent, terrifiés, et qui, d'un seul rayon de son 
cœur, rend à chacun le bonheur et la sécurité. La 
lampe retient dans sa lumière un peu de l'àrae 
vigilante et sainte de la mère de famille. Elles 
donnent, toutes deux, jusqu'à la mort, leur vie 
humble et fidèle, La lampe console le vagabond 
qui n'a pas de gîte ; elle prend le voyageur sous sa 
sauvegarde ; elle couve le nouveau-né endormi de 
son tiède regard, et, frémissante d'amour, touche au 
berceau, effleure le petit visage du plus pur de sa 
lumière; recluse et [)0urlant joyeuse de sa captivité, 
elle suit anxieusement les humains pendant qu'ils 
vaquent à leurs tâches coutumières avec leur 
ombFe derrière eux, et. à force d'envelopper leurs 
traits de sa flamme, elle connaît leurs âmes. La 
lampe a peur du venl (jui rode ; elle redoute le 
corridor vide, la cave, les galetas : 



— 75 — 

lampe,luis en paix, car en retour de l'aide 
Que tes rayons aimants lui donnent, le foyer 
Saura l'envelopper d'une tendresse tiède 
Et te protégera des hasards meurtriers. 

Et si le vent pervers vient assaillir ta flamme, 
Sache que nous t'aimons, nous, tes frères humains, 
Et qu'afin de garder tes bienfaits à notre âme 
Nous t'environnerons de nos pieuses mains I 



Le Four est peut-être le plus beau poème du 
recueil. Faisant de son sujet un vaste cycle, 
M. Louis Mercier retrace l'histoire du pain avant 
qu'il soit prêt pour la cuisson. Jamais le poète 
n'a été plus hautement inspiré et n'a trouvé de plus 
abondantes et de plus belles épithèles. Jamais il 
ne nous a mieux contraints à aimer la nature en 
nous révélant les miracles qu'elle accomplit en 
notre faveur. Ses strophes disent une extase 
presque mystique devant le spectacle (jui lui est 
offert. Le blé souffre, dès le sein de la terre, afin 
de soulever la glèbe et de triompher de la corrup- 
tion de sa propre semence. Ayant germé, il souffre 
encore et le frêle brin d'herbe portant un espoir 
sacré doit lutter contre le vent et le froid, contre le 



— 76 — 

givre et le verglas. Il pousse, et la lutte continue. 
Les mauvaises plantes, les mauvaises herbes vou- 
draient Tétouf fer. Vient l'été ; les épis ne sont pas 
orgueilleux de leur splendeur. Ils inclinent leur 
front couronné d'abondance : 

Comme des êtres saints, héroïques et doux, 

Qui se senteat élus pour un haut sacrifice, 

Ils attendent la faux et s'offrent à ses coups 

Pour que l'œuvre qui doit s'accomplir s'accomplisse. 

De nouveau, le blé va subir le martyre. Les 
batteurs s'acharnent sur lui, à coups de fléaux, le 
dépouillant de sa parure de joie et de soleil. Il sent 
la meule déchirer sa chair et broyer son corps. Le 
blé ne se révolte pas. Il sait que ses douleurs sont 
nécessaires et se rappelle que le meilleur de son 
être s'exaltera dans le pain. Ce pain, l'heure est 
arrivée de le pétrir. Ou môle à la farine le sel, l'eau 
qui lave et baptise, le levain pareil aux antiques 
pensées que se transmettent les hommes. Le four 
prend sa proie ; le prodige s'achève : 

Il est né ! Gloire au feu créateur et divin ! 
Car, dans le four profond clos comme un tabernacle, 
Le feu, seul et secret, en mûrissant le pain, 
Vient de consommer le miracle ! 



Une dernière fois le blé, qui ne meurt pas, 
A d'auguâtes douleurs s'est offert en victime ; 
Victorieux enfin de ce dernier combat, 
Il naît à son destin sublime ! 

Le blé a perdu son éclat de l'été, mais, à tra- 
vers les épreuves réservées aux élus, dans le 
recueillement des saintes souffrances qui l'ont puri- 
fié, il a conquis la suprême bonté. L'on reconnaît, 
dans sa chaude et vigoureuse odeur, sa vertu 
secrète, l'esprit des beaux épis défunts : 

Et les hommes joyeux hument dans ce parfum 
Le parfum merveilleux et profond de la vie ! 

C'est à regret que je ne parlerai pas des poèmes 
inspirés par la cave où le vin « fougueux et clair 
comme le sang d'un dieu » sent revivre en lui l'âme 
des sarments et se préparc à désaltérer les hommes, 
par le grenier encombré d'objets disparates et 
retentissant du bruit léger et confus de la pluie, 
parles fenêtres qui sont les yeux de la maison et 
assistent aux travaux des laboureurs, par le puits 
qui nous garde le trésor inépuisable de l'eau jaillie 
du sein des collines natales. Je souhaiterais m'attar- 



— 78 — 

der à ces pages pleines de rapprochements imprévus 
et de comparaisons charmantes, y vérifier encore 
la faculté que possède M. Louis Mercier de voir 
partout la beauté et d'aimer, en justifiant sa ten- 
dresse, ce qui nous entoure. Je souhaiterais en 
outre montrer comment il a associé les animaux 
aux besognes des paysans et expliqué la recon- 
naissance que méritent les bœufs patients et 
robustes, le vaillant petit âne, le porc qui nous 
nourrit de sa chair, le chien qui nous garde, nous 
comprend, et accepte, pour l'amour de nous, d'être 
détesté des bêtes qu'il surveille. Néanmoins, l'admi- 
rable poème qui termine le livre l'emporte sur 
les autres par sa solennité et sa grandeur. 

Comme s'il voulait encore ajouter à la majesté 
de sa demeure et augmenter l'impression de repos 
et de sécurité qu'elle donne. M. Louis Mercier 
nous évoque les générations qui s'y sont succédées, 
ses ancêtres, les laboureurs. Oh ! ils ne furent pas 
illustres ; ils n'ont rien accompli d'exceptionnel ; 
ils sont nés, et, leur tâche faite, ils sont morts. 
On ne sait rien de plus de leur destin. A peine 
ont-ils laissé d'obscures traces. Leurs pas ont 



— 79 — 

évidé le bois du seuil; leurs doigts ont usé la clef 
et le manche des outils ; la table garde les marques 
de leurs corps et la pierre du foyer est noircie du 
feu qu'ils allumèrent. Rien autre ne témoigne 
leur passage dans la maison. Mais quelle noblesse 
eut leur simplicité et leur sereine existence ! 
Qu'elle fut généreuse et sainte leur besogne dont 
beaucoup profitèrent : 

L'humanité soumise à la faim éternelle, 
L'antique mal que nul de ses dieux n'a vaincu, 
Leur doit un peu du pain dont le monde a vécu. 

L'àme de ces disparus continue de vivre et elle 
inspire au poète né de leur sang de dire les émo- 
tions qu'ils ressentaient confusément, sans savoir 
les exprimer. C'est à cause deux quil a un 
amour indomptable pour la terre. Et il avoue : 



Mon âme paysanne est fille de la vôtre ; 

Si j'ai pu quelquefois exprimer mieux qu'un autre 

L'émouvante beauté du rustique labeur ; 

Si, pour dire ce vieux et candide poème. 

Il me vient des accents qui me troublent moi-même 

Tant je les sens frémir de tendresse et d'ardeur ; 



— 80 — 

C'est à vous, mes aïeux, que j'en dois rendre grâce, 
Car mon œuvre est la fleur de votre esprit vivace : 
Le souffle de mes morts y revient palpiter, 
Et, sans doute, ce sont les lointaines pensées 
Silencieusement dans leur être amassées. 
Dont mon àme déborde et qui la font chanter. 

[Is sont là, les aïeux du poète. A la chute du 
jour, ils reviennent s'asseoir dans la grande salle, 
les mains sur leurs genoux, la face vers la terre, 
selon l'ordre où la mort les appela jadis. Ils sont 
tous là, confus, noirs, silencieux, immobiles, et, 
parce que leur descendant leur a parlé de leurs 
prés, de leurs vignes, de leurs terres, de leurs 
labeurs passés, de leur chère demeure, leurs yeux 
se rouvrent, leur cœur bat, leur visage s'empourpre. 
Us vont sourire... M. Louis Mercier le comprend à 
leur joie, il n'a pas démérité de ses ancêtres. Ceux- 
ci l'aiment et le protègent. 

Rien n'est comparable à la douceur de vivre 
enveloppé de la tendresse de ses morts : rien ne 
vaut la quiétude delà maison familiale. M. Louis 
Mercier désirerait ne jamais quitter la sienne. 
Il redoute la ville, ses dangers, sa fièvre et 
son agitation, les coudoiements et les contacts 



— 81 — 

qu'elle impose. Pourtant, il y a de petites villes pro- 
vinciales qui ne sont pas bien périlleuses et qui 
n'empêchent guère le recueillement. L'auteur de 
L Enchantée en connaît qu'il nous a décrites avec 
une malicieuse exactitude. Les gens de la cam- 
pagne s'y rendent, les jours de marché, dans un 
coche vieil et ridicule, portant leurs paniers où 
gloussent des poules. A leur arrivée, la petite 
ville se réveille ; ses masures gothiques appuyant 
leur étage à des corbeaux de bois, ses impasses 
et ses rues aux noms inusités et vieux paraissent 
s'égayer ; dans les niches des murs massifs les 
saints tremblent lorsque passent les chars-à-bancs 
conduits par un valet faraud et déluré ; des trou- 
peaux marchent, soulevant un nuage de pous- 
sière; dans les auberges Ihôtcsse mafflue tempête 
autour de ses fourneaux, et les maquignons portant 
un long fouet en étole à leur cou, gesticulent et 
boivent. Le soir, le silence reprend la ville ; les équi- 
pages s'éloignent. L'on ne rencontre plus personne : 

Tout est redevenu plus tranquille qu'avant, 

Et c'est avec un timbre un peu plus sourd que sonnent 

L'heure de la Paroisse et l'heure du Couvent. 



— 82 — 

Si paisible que soit cette petite ville, M. Louis 
Mercier ne l'aime pas. Il lui préfère le calme absolu 
des champs, la retraite loin de la grand'route 
qu'emplit « le bruit triste et brutal de l'existence 
humaine », et qui est un peu la ville encore, avec 
son fracas de voitures et ses passants inconnus: 

Nous n'habiterons pas au bord de la grand'route; 
Mais, afin que nos jours soient secrets et joyeux, 
Et pour que notre seuil paisible ne redoute 
Rien des passants obscurs ni du soir anxieux, 

Nous vivrons ignorés dans la maison ancienne 
Où conduit un chemin qui ne^va pas plus loin, 
Un chemin paysan dont les arbres retiennent 
Entre leurs branches la toison des chars de foin. 



IV 



Qu'est-ce donc qu'un tel effroi de la vie, et com- 
ment l'expliquerions-nous si nous ne reconnais- 
sions pas un profond pessimisme à M, Louis Mer- 
cier? Il parle quelque part des âmes qui sont nées 
frileuses et qui tremblent de vivre comme sous un 
automne éternel. En vérité, il a une àme pareille 
et, rarement, la lumière d'une ardente joie, la 
caresse et la réchauffe. Pour ce poète, qui est 
cependant capable d'aimer la nature et de s'émou- 
voir devant elle, tout est vain et trompeur. 
L'existence est mauvaise, la femme funeste, et si 
nous essayons d'échapper à la réalité décevante 
de l'existence et à l'amour perfide de la femme en 
cherchant l'énigme de notre destinée, notre misé- 



— 84 — 

rable enlendement nous refuse la solution qui 
nous apaiserait ; il laisse intactes nos interroga- 
tions. 

Le premier livre de iNI. Louis Mercier témoigne 
déjà de son désespoir, de sou sentiment de la 
vanité des êtres et des choses, du mal de vivre. Il 
l'a symbolisé en des strophes intitulées Tristesse 
de Statue. Il imagine que Michel-Ange, ayant 
terminé son colossal Moïse ^ le frappa de son 
ciseau et lui enjoignit de parler. Moïse, en effet, 
s'éveilla tout à coup, mais ce fut pour se 
plaindre et regretter son iaipassibililé de marbre : 

Pourquoi m'avoir tiré du néant solitaire 
Où j'espérais en paix dormir l'éternité? 
Marbre, j'étais si bien à l'ombre de la terre, 
Dans la tranquille nuit de ma virginité! 

... Depuis que la vie en mes veines fermente, 
Et qu'au soleil humain mes flancs ont respiré 
L'inguérissable mal de l'être me tourmente, 
Et j'aspire au néant dont tes mains m'ont tiré. 

Ce mal inguérissable de lêtre, nous ne saurions 
y échapper, puisque le maudit règne sur le 
monde. Dans la Tentation de Moïse, M.Louis Mer- 



— 85 — 

cier nous montre l'ange noir offrant à Moïse sa 
puissance. Quelle effroyable puissance ! C'est 1 uni- 
vers entier qui appartient au démon ; ce sont tous 
les hommes qu'il courbe sous sa loi. Avant le 
temps, avant le ciel et les étoiles, avant que Dieu 
n'eût réalisé son œuvre, il élait né et attendait, 
dans l'ombre, sa pâture. Aussitôt créé, i'homme 
fut sa chose docile. Les mères et les épouses, les 
vierges et les adolescents subissent l'emprise du 
monstre. Il a ses temples, ses fidèles, ser, richesses 
incalculables ; on baise l'empreinte de ses pieds ; 
d'immenses cités acceptent son joug. 11 a le droit 
d'affirmer : 

... Depuis deux mille ans, je triomphe. Le roi 

De toute chair qui vit et qui se meurt, c'est moi. 

Mon sceptre se repose à la source de Tàme, 

Et l'homme m'appartient dès le sein de la femme. 

Dans l'Éden reconquis, malgré Dieu, j'ai planté 

L'arbre de la science et de la volupté ; 

Afin qu'au ciel jaloux la terre fît envie, 

J'ai fait fleurir le mal splendide sur la vie, 

Et j'ai creusé le puits éternel du péché. 

Et de l'amour vers qui l'univers s'est penché. 

Soumis au mal, nous nous débattons dans une 



— 86 — 

ombre éternelle. Vainement, depuis des siècles et 
des siècles, les étoiles scintillent dans le vide et 
versent aux ténèbres oii l'humanité s'agite « la 
stérile lueur qui consume leur sein » . Le ciel reste 
sombre et le soleil est impuissant à nous guider. 
Les astres acharnés à luire n'ont pas fait reculer 
l'obscurité, et, patiente, elle attend l'heure 
d'engloutir le monde en sa nuit. Hélas ! nous 
sommes tous semblables à ce troupeau de mou- 
tons, « masse bêlante et vague », que conduit un 
cruel berger, et qui va, dirait-on, comme la horde 
des nuées poussées par le vent de décembre, « vers 
quelque inévitable et béant abattoir ». 

Quel découragement et quelle lassitude, quelle 
conviction du néant de nos efforts et de la stéri- 
lité de nos travaux, quelle impression d'abandon 
et de solitude, nous trouvons encore dans ces 
vers : 

Moitié brume, moitié soleil. 
Le jour qui va mourir reflète 
Tout l'ennui des jours trop pareils, 
Dont la vieille existence est faite. 



— 87 — 

Des gens sont morts, d'autres sont nés. 
Innombrables, depuis l'aurore, 
De pauvres êtres ont peiné. 
— Demain ils peineront encore. 

Et toute la vie se passe de la sorte, banale et 
monotone, avec de petites joies, de médiocres 
chagrins, de piètres événements. Nous sommes 
les uns près des autres et nous nous ignorons ; nos 
cœurs sont différents ; nulle âme ne sait la nôtre. 
Nous mourons, ayant espéré obstinément ce qui 
ne vient pas, ce qui ne vient jamais. Nous >dvons 
tels les pauvres êtres qui demeurent sur le 
rivage et s'acharnent à guetter, sur les flots, le 
navire chargé de ce qu'ils ont de plus cher. Le 
navire n'approche pas, et, seul, le désert iUimité 
des eaux borné par un noir horizon, s'étend sous 
nos yeux. 

Dans le Cri de lo. femme, M. Louis Mercier a 
exprimé, d'une façon saisissante, l'irrémédiable 
détresse de l'humanité. 

Un soir tragique, dans le désert dont le sable 
rouge et tiède parait exhaler une vapeur de car- 
nage, sous les cieux où les constellations écrivent 



« le problème insoluble et lointain » que l'infini 
nous propose, le premier homme et la première 
femme chassés du paradis, se sont arrêtés, épuisés 
de fatigue, frissonnants, angoissés d'avoir oublié les 
mots de la prière. Eve va enfanter l'enfant de 
colère et de meurtre ; Gain va naître, commençant 
la race maudite. Les flancs déchirés et appesan- 
tis par l'œuvre de la chair, la femme se couche 
dans ses grands cheveux roux et l'homme soutient 
son front. Alors, dans la solitude, dans la nuit, 
dans le froid, en proie à la douleur prodigieuse de 
la maternité, elle crie de tout l'effort qui la brise, 
de toute l'horreur du sang qu'elle verse, et sa 
farouche, sa lamentable clameur contient l'uni- 
verselle misère d'ici-bas : 

... Dans sa voix passait comme un pressentiment 

Des innomhrabyes maux que les temps innombrables 

Iraient accumulant sur la Race coupable, 

Et la haine, et l'amour, et la peur, et la faim, 

Tout ce qui fait haïr la lumière aux humains, 

Tout ce qui fait crier la face de la terre, 

Criait dans la clameur de la Mère des mères ! 

Or, tandis que, hurlante, Eve enfante Caïn, le 



— 89 — 

ciel impassible garde sa splendeur, la terre reste 
muette. Riea ne répond; rien ne frémit; rien ne 
bouge. Dieu lui-même n'entend peut-être pas. 
Pourtant quelqu'un s'approche et se penche sur le 
couple humain. Il a pitié sans doute... L'Homme 
élève son fils nu et débile. Il veut le montrer, 
mais, plein d'horreur, le laisse aussitôt retomber : 

Car il venait de voir dans l'ombre un être étrange. 
Et qui, debout, plus grand que le plus grand des anges, 
Le regardait de l'air inexorable et fort 
D'un moissonneur au bord d'un champ : 

C'était la Mort. 

La mort..., aucune autre consolation n'est 
réservée à l'homme. Il est impossible de dépasser 
l'intensité dramatique que M. Louis Mercier a su 
atteindre ici. Lucrèce mettant dans le premier cri 
de l'enfant le pressentiment des douleurs futures, 
a composé une œuvre moins belle. Celte scène 
du père joyeux de la naissance de son fils et à qui 
la mort seule répond, comporte un enseignement 
terrible et définitif. 

Quelle que soit la beauté du Cri de la femme, le 
Pçème du Vent nous oblige h une admiration 



- 90 — 

plus grande encore. M. Louis Mercier a voulu dire 
de nouveau le malheur de l'humanité et il a incarné 
dans le vent, ses terreurs, ses tristesses, ses fautes, 
ses remords, ses passions, son inquiétude. 

Fils du chaos et de la nuit, avant la première 
aurore, avant le premier des matins, le vent 
déchaînait déjà ses appels, ses fureurs et ses râles 
dans les muettes solitudes que le Néant tenait sous 
son effroi : 

Le jour n'était pas né; pour les pleurs et la joie 
Les faibles yeux humains ne s'étaient pas ouverts, 
Que, pareil au limier en quête d'une proie. 
Le vent avait déjà flairé tout l'univers. 

Depuis, le rôdeur surhumain, l'éternel vaga- 
bond, tourmenté d'on ne sait quelle envie, pour- 
suivi par on ne sait quelle épouvante, court l'espace 
vers un but inconnu, vers un asile mystérieux. 
Que fait-il durant les jours et les siècles ? Que dit- 
il quand il balbutie ? Quelles sont les raisons de 
ses rires et de ses larmes ? Quel est son visage ? 
Nous l'ignorons. Et voici exprimés le trouble et 
l'incertitude de notre destinée, l'anxiété qui nous 
visite, la marche incessante des générations vers 



— 91 — 

l'énigme de l'Au-delà, la malédiction divine qui 
nous accable. 

Le vent est frère de la mort. Du plus loin des 
âges, ils cheminent ensemble, invisibles sur les 
routes de la vie. Le vent infatigable est le héros 
qui précède la mort et clame sa venue : 

Le Vent, comme la Mort, aime d'amour la nuit ; 
C'est dans l'ombre surtout que grondent ses rafales ; 
Et n'est-ce pas la Mort qui chevauche avec lui 
Lorsqu'il emplit le soir d'un galop de cavales ? 

Nous aussi, la mort uous précède. La mort qui 
nous prendra, un jour, ne nous quitte pas un seul 
instant. 

Le vent expie peut-être un crime. Peut-être 

est-il puni d'avoir surpris le mystère et dit le secret 

que Dieu voulait taire ? Peut-être est-il châtié 

d'avoir su, à l'origine du monde, ce que l'homme 

ignorait : 

De devant la terrible Face, 
Frappé d'un exil infini, 
Le Vent, parle temps, par l'espace, 
Fuit éternellement banni. 

L'homme orgueilleux qui voulut trop savoir ne 



— 92 — 

fut-il pas également condamné et banni de la pré- 
sence de Dieu ? 

Le vent rôdeur est le compagnon de la souf- 
france et de la déchéance humaines. Tous ceux 
qui marchèrent « expiant comme lui d'inexpiables 
fautes» et poursuivis par la colère divine, l'ont 
rencontré sur leur chemin. Il a vu Gain et humé 
le sang tiède qui fumait sur ses mains. Il a vu, un 
soir qu'il soufflait plus amer et plus rude, le pre- 
mier homme et la première femme, errants, 
lamentables et nus, dans la sohtude : 

Et pendant qu'ils allaient sans relever la tête 
De peur d'apercevoir les menaces muettes 

Que leur faisaient les Cieux, 
Ce fut le Vent qui but au bord de leurs paupières 
Les larmes qui venaient d'y naître, les premières 

Larmes des premiers yeux. 

Les œuvres du vent sont brèves et fragiles. 
Tourmenté d'un désir créateur, il s'essaie à faire 
dinccrtaines musiques en passant à travers les 
ramures, mais ce sont des bruits informes. Ce 
qu'il trace sur l'eau des lacs et des étangs, lui- 
même l'efface. S'il fait jaillir des flots de la mer 



— 93 — 

qu il pétrit de son souffle, de monstrueux chefs- 
d'œuvre, ceux-ci s'écroulent bien vite. Avec les 
nuages, il sculpte des vallons, des collines, des 
formes de femmes, il construit de fabuleux palais, 
il bâtit de légères murailles : 

Le nuage croule... Et jamais ne s'achève 

Sous les doigts du A'ent l'œuvre fragile et brève 

Que le vent maudit recommence sans trêve. 

Les œuvres humaines imparfaites, et qui seront 
anéanties demain, ne sont-elles pas identiques à 
celles du vent •... 

Après que toutes les voix se seront tues, après 
que tous les yeux se seront fermés, après que la 
mer ne respirera plus et que les monts se seront 
écroulés, après que le monde aura péri dans le 
désastre suprême et que la mort, ayant cessé de 
trouver sa pâture, sera morte à son tour, le vent 
survivra : 

Rien ne remuera plus que le Vent. Et le Vent, 

De tous les bruits épars dans l'univers mouvant. 

Fera le dernier bruit dans le dernier silence; 

Et vers les profondeurs du monde dévasté 

Le vent fuira toujours, toujours, épouvanté 

De s'entendre marcher seul dans le vide immense... 



— 94 — 

Ah ! le prodigieux symbole du néant et de la 
désolation de la vie, et quelle grandiose équivoque 
M. Louis Mercier a réussi à créer ! Allier ainsi le 
mystère, la vanité et la souffrance de la destinée 
humaine au formidable élément mystérieux, fuyant 
et destructeur, qui répercute nos sanglots, nos 
plaintes et nos cris dans ses voix innombrables, 
en ne montrant de lui que son inquiétude éter- 
nelle, c'est vraiment du génie. Et l'exécution du 
poème vaut lidée qui lïnspire. Ij auteur de L'En- 
chantée varie ses rythmes avec une adresse iné- 
puisable. Le mouvement de ses strophes, non 
moins que ses images hardies et violentes, nous 
communique le frisson qu'il souhaite nous donner. 
M. Louis Mercier doit beaucoup à Verhaeren^ au 
truculent Verhaeren des Flamandes, au Verhaeren 
inquiet des Campagnes hallucinées, et l'on s'en 
aperçoit dans toute son œuvre. L'influence du 
grand poète est surtout visible dans le Poème du 
Vent. Ceci n'enlève rien de son mérite à M. Louis 
Mercier, non plus que de s'être rappelé Vigny, 
selon la juste remarque de M. Gabriel Aubray, 
dans Tristesse de statue et la Tentation de Moïse. 



— 95 — 

Il ne faut pas prendre pour de l'imitation une 
similitude de tempérament et des affinités d'esprit. 

La vie est mauvaise. La femme est-elle bonne 
et saura-t-elle nous consoler ? Non, la femme est 
dangereuse; elle nous détourne de notre devoir; 
elle nous empêche de réaliser nos nobles rêves, et, 
cependant, nous lui sommes soumis. La femme 
est le péché et la souillure, la fièvre funeste, le 
délire impie. Nous devrions la fuir, la craindre, la 
mépriser, et elle nous attire invinciblement; notre 
lâcheté nous interdit de lui échapper. L'on se sou- 
vient que M. Louis Mercier a déjà exprimé ces sen- 
timents et ces idées dans le Tueur de Sirènes et 
Songe d'hiver. Il y revient avec une nouvelle force 
dans le poème des Voix de la Terre et du Temps, 
qu'il intitule Vox de Abyssis et qui traduit éton- 
namment la concupiscence humaine. 

Voulant s'affranchir et se racheter de l'amour 
de la femme, l'homme demande à la mort l'oubli 
du mal délicieux qu'il a souffert, l'oubli des baisers 
qui ont brûlé ses lèvres et de la chevelure « chaude 
et noire comme un vin » qui l'a grisé : 



— 96 — 

Puis, de peur qu'en la paix de ton refuge, ô Mort ! 
Son implacable amour ne me retrouve encor, 
Couvre-moi d'un linceul plus pesant que la terre, 
Entasse l'ombre et le silence sur mes os... 

La mort acquiesce au désir de ce « damné de 
l'amour » et, afin de le mieux garder, elle lui fait 
un grand sépulcre dans la mer, elle roule des flots 
et des flots sur sa tête, elle accumule sur son 
cadavre une telle masse d'eau qu'il ne peut 
entendre la tempête. Il dort longtemps, guéri et 
purifié par l'onde qui l'environne, la chair renou- 
velée, l'esprit tranquille. Ses peines de jadis dimi- 
nuent et s'effacent. Il se croit libre : 

Mais, hélas ! Celle à qui l'homme doit de connaître 

Toutes les voluptés et toute l'horreur d'être, 

Près des flots, au coucher du soleil, vint s'asseoir, 

La blancheur de ses pieds réjouissait l'arène, 

Épars au veut marin, dans l'or rouge du soir. 

Ses cheveux embaumaient les vagues de leur traîne... 

Désormais, la sécurité est interdite au misé- 
rable. Il se réveille; le désir le tenaille encore; 
du fond des abîmes il tend les bras pour atteindre 
la noire toison dont se voile la femme et revivre 
dans sa haine et son amour. 



— 97 — 

Lamourest un supplice et nous ne sommes pas 
capables de nous soustraire à l'amour. Dans Là-Bas^ 
M. Louis Mercier dresse l'image du Désir à qui le 
monde est asservi. Elle se tient debout,sur le rivage 
de l'enfer, dansun vénéneux jardin oii fleurissent 
les pavots rouges et noirs et les sombres aspho- 
dèles. Sa chevelure brille; ses joyaux flambent; 
sous sa noire simarre se cache la splendeur de son 
corps, « Tous ceux de qui l'amour a dévoré les 
moelles » accourent vers elle. Tels des guerriers 
frappés dans les combats, ils sont pâles et portent les 
stigmates de nombreuses blessures. Leurs mains et 
leurs cœurs saignent. Qu'importe, ils reviennent à 
leur désii : 

Et plus nombreux que les feuilles des bois, et tels 
Que des abeilles hors de leurs ruches funèbres. 
Vers la fleur d'ombre et d'or droite dans les ténèbres 
Ils se ruent vainement en efforts éternels... 

Trompé par la femme et déçu par l'existence, 
l'homme essaiera d'alléger ses tourments en cher- 
chant le secret de sa destinée et le sens de 
l'univers. Sa peine est inutile. Rien ne lui sera 



— 98 — 

révélé. De même que les oiseaux naufragés dans 
les ténèbres et la bourrasque d'un soir d'automne 
fouillent l'ombre de leurs yeux, sans rien voir, et 
jettent une clameur d'agonie à laquelle rien ne 
répond, de même aussi les hommes sont abîmés 
dans un mystère insondable et en subissent l'épou- 
vante. 

M. Louis Mercier imagine quela sereine et blanche 
Himalaya se demande ce que sont l'azur, les 
étoiles et les déserts du firmament au-dessus 
d'elle. Elle a épié ces choses inconnues et n'a pas 
entendu le mot que tait la nuit. Elle avoue, et 
nous pouvons, tous, avouer avec elle : 

Pour lire ce qu'écrit la main de l'InA-isible, 
Depuis des millions de siècles, vainement, 
.le regarde le soir ouvrir comme une bible 
Les pages de saphir du muet firmament. 

La nuit, sourde, gardant son énigme pour elle. 
De ses lèvres n'a pas encore rompu le sceau ; 
Et depuis qu'anxieuse en son livre j'épelle, 
Hélas ! je n'eu sais pas plus long que l'arbrisseau. 

L'homme est impuissant à vaincre le mystère 
qui l'environne ; s'il ose l'essayer, il sera puni et 



— 99 — 

frappé d'un châtiment terrible. L'auteur des Voix 
de la Terre et du Temps nous le fait comprendre de 
la façon la plus pathétique dans son Œdipe victo- 
rieux. 

L'CEdipe de M. Louis Mercier n'a rien du héros 
thébain et la Sphinx, dans l'œuvre de notre poète, 
ne se précipite pas du haut d'un rocher. Ni 
Sophocle, ni Euripide, ni Eschyle, ni Stace, ni 
Voltaire^ ni Corneille, n'ont eu, je crois, l'idée de 
représenter Œdipe comme un jeune, valeureux et 
orgueilleux héros domptant le monstre par sa 
force. En outre, M. Louis Mercier situe le drame 
dans une forêt étrange et luxuriante, ce qui est 
également une conception neuve et originale. 

Impassible et cruelle, ayant, dans son sourire 
« l'ambiguïté de l'énigme éternelle »,une maléfique 
lueur dans ses yeux, la Sphinx a causé des désastres 
sans nombre. Elle a désespéré des vierges, des 
épouses, des mères, en tuant ceux qui sont venus 
vers elle. Les faibles et les lâches fatigués de leurs 
humbles besognes et de leurs clairs bonheurs, les 
êtres avides de beauté, les penseurs avides de 
science et de vérité, elle les a tous pris. Mais 



— lUO — 

Œdipe s'avance, héroïque et robuste ; il n'inter- 
rogera pas le funeste regard. Ce qu'il veut, lui, 
c'est saisir la bète aux cheveux et venger les vic- 
times dont elle se reput. Retirée au fond de la forêt 
énorme et séculaire, la Sphinx attend. Des arbres 
méchants et trapus la gardent. Autour d'elle, l'air 
s'épaissit, chargé de miasmes vénéneux et des 
mouches velues bourdonnent. Ivre de son carnage 
récent, elle va s'endormir, quand, tout à coup, 
elle pressent rapproche de l'homme. Un frisson 
court sur sa peau ; sa gorge se gonfle ; elle bondit. 
Calme et fort, Œdipe est devant elle. La Sphinx 
devine le dessein du héros ; elle tente de le séduire. 
La voix mélodieuse, elle lui offre son amour, son 
étreinte, ses bras nus et brûlants, ses caresses, et 
elle lui offre de lui dévoiler l'Énigme, les secrets 
de la mort et ceux de la vie. 

Or Œdipe aux yeux clairs répond : « Moi, je te hais I 

La vanité de ton énigme je la sais. 

Et J'atteste Hélios, œil du jour, et je jure 

Par les ondes du Styx éternel que je vais 

De ton corps monstrueux ôter ton âme impure. » 

Il dit, s'empare de la bète et la traîne par les 



— 101 — 
cheveux . Arrachée aux ténèbres des bois, la Sphinx 
rugit un appel désespéré. Des bêtes effrayantes 
surgissent de l'ombre. Des larves gigantesques se 
dressent. Une faune fantastique apparaît. Les 
Euménides, ces chiennes d'enfer, la Gorgone cas- 
quée de serpents, les Harpies cachées sous leurs 
ailes visqueuses, les Hydres exhalant des vapeurs 
fébriles de leurs naseaux, le Dragon énorme, tous les 
monstres vaincus par Hercule essaient d arrêter 
la marche (l'Œdipe. La forêt elle-même s'anime 
pour défendre la Sphinx et se peuple de formes 
menaçantes, de rampements et de sifflements. Le 
héros ne craint rien. Il va, resplendissant, allègre, 
impétueux, traînant toujours sa proie, et l'expose, 
enfin, au soleil vengeur. La lumière la frappe; l'on 
découvre la fabuleuse turpitude de son être, ses seins 
lubriques, sa croupe obscène, ses mains couvertes 
de sang et de boue. Les rayons du soleil la criblent 
de blessures. Les flèches du jour vibrent en sa 
masse obscure. Elle agonise. Œdipe a triomphé, mais 
son triomphe est illusoire, et la Sphinx, avec une 
ironie vengeresse, le prévient que le mystère qu'il a 
cru vaincre exercera sur lui de terribles représailles : 



- 102 — 

Car tu n'as pas vaincu le Mystère. Il te reste 
Quelque chose à savoir de l'Énlgine funeste 
Dont tu t'enorgueillis de surmonter l'effroi ; 
Et le secret gisant aux replis de ton âme 
Est plus impénétrable encor, et plus infâme, 
Que celui que tu viens de dévoiler en moi. 

Mais, un jour la Lumière à qui tu m'as livrée 
Te frappera de son évidence sacrée. 
Soudainement la Chose horrible apparaîtra. 
Et des sueurs de sang mouilleront ton front blême 
Quand tu sauras le mot du monstrueux problème 
Que la Fatalité brusque élucidera. 



On l'a reconnu, M. Louis Mercier est un poète 
foncièrement chrétien. N'est-ce pas d'un chré- 
tien de voir, dans l'amour, la tentation et le 
péché, de souffrir du mal qui opprime le monde 
et nous guette à toute heure et en tout lieu, de 
sentir que la vie ne comble pas nos aspirations et 
ne nous donne pas le bonheur, de comprendre 
qu'avec notre seule raison nous sommes impuis- 
sants à découvrir le sens de nos actions et de nos 
pensées, le but de notre destinée, le secret de 
l'univers, de reconnaître enfin i[\ic la créature 
humaine est infirme, débile et coupable ? 

Nous voulons éclaircir les mystères qui dépassent 
notre entendement et qui nous sont interdits. 



— 104 — 

Acceptons la foi simplement et nous ne serons plus 
inquiets . L'amour est un supplice et une désillu- 
sion perpétuelle. Cherchons l'amour suprême, 
la tendresse infinie qui ne trompe pas et nous 
ne serons plus torturés, nous cesserons d'être 
déçus. L'existence est ennuyeuse, pénible, mau- 
vaise ; nous courons à la mort sans une joie, sans 
une véritable consolation ; ne plaçons pas notre 
idéal dans l'existence, assignons, en dehors d'elle, 
un but à nos efforts. Tel est bien l'enseignement 
sous-entendu dans les poèmes de M. Louis Mercier 
que nous avons récemment étudiés. 

Je ne me dissimule pas que son pessimisme l'a 
parfois entraîné un peu loin et M. Aguettant ' a eu 
raison décrire à propos du Cri de la Femme : « Dans 
quel abandon de Dieu souffrent ces deux pécheurs, 
qui pourtant mourront pardonnes ! Reconnaîtrons- 
nous en ce couple trois fois maudit les lointains 
ancêtres du Rédempteur? Il ne faut pas dissimuler 
ici que M. Louis Mercier, entraîné par le senti- 
ment tragique du sujet, et d'ailleurs, cédant à son 



1. L. Aguettant, /es ['oix de la Terre et du Temps, par M. Louis 
Mercier. Lyon, Imprimerie Emmanuel Vittc, 1903. 



— lo:, — 

goût d'artiste pour linteasité, a tendu la corde 
jusqu'aux plus stridentes vibrations du désespoir. 
Certains vers se défendraient mal devant une théo- 
logie rigoureuse. » La réflexion est juste, mais il 
n'y a là, en effet, ainsi que dans d'autres poèmes, 
qu'un goût d'artiste pour l'intensité. Si nous 
n'avions déjà les meilleures raisons de croire aux 
sentiments religieux de M. Louis Mercier, com- 
ment, ayant parcouru son œuvre, en douterions- 
nous ? 

Dieu est toujours présent à fauteur de Ponce 
Pilale quand il peiut la nature et la vie rurale. 
Il l'associe aux travaux des laboureurs, le découvre 
dans la belle ordonnance des moissons, dans 
l'harmonie des paysages, revient à lui à chaque 
instant, linvoiiue spontanément. En combien de 
pages la pieuse ferveur de M. Louis Mercier ne se 
devine-t-elle pas ou ne se donne-t-elle pas libre 
cours? Il a lu la Bible et s'est nourri de l'esprit des 
Écritures. Nous nous en apercevons, au début de 
L Enchantée, dans la Parabole des blés dont la 
langue est directement empruntée au texte sacré . 

Un soir de juillet, à l'heure où la brise est 



— 106 — 

lente, les épis exhalent un chant « doux comme 
un poème d'autrefois ». Parce qu'ils ont beaucoup 
appris « au livre du ciel bleu » ils enseignent à 
l'homme qu'il ne suffit pas de laisser tomber 
négligemment la semence dans les ronces et les 
buissons si Ton désire récolter du bon grain, mais 
qu'il importe, au contraire, de détruire les ronces 
et de labourer longtemps le sol avant de le voir 
germer : 

Ainsi, quand le très bon et très doux Laboureur, 

A votre âme voulant confier sa semence, 

Y trouve enracinés et le mal et l'erreur, 

Il se fait précéder du soc de la souffrance. 

Et le sillon fini de ce labour pieux, 

Dieu sème, et sa moisson fait merveille ; et les anges. 

Quand arrivent les jours de l'été radieux, 

En vont amoncelant les gerbes dans ses granges. 

Sans aller jusqu'à cet enseignement, M. Louis 
Mercier a, nous venons de le d ire, 1 habitude de déga- 
gerle sens religieux de ce qu'il voit. Le paysan mort 
reposant les doigts enlacés d'un chapelet lui paraît 
content et paisible, ainsi couché dans la fierté de 
sa tâche bien faite. Ses enfants ont des fils; sa 
moisson est belle. Dieu a béni tout ce qu'il a semé 



— 107 — 

« et son grenier est plein pour la Vie éternelle». 
Aux yeux du poète, les clochers sont des veil- 
leurs en prière et les angélus qui tintent tour à 
tour « bénissent le matin qui réjouit la terre». Le 
tranquille chemin qu'il chante, « c'est le chemin 
qu'on prend pour aller à la messe ». Dans la 
maison des siens, le soir, tous priaient ensemble. 
II se rappelle les chères voix qui disaient dans la 
chambre joyeuse et chaude : «... Et conduisez les 
voyageurs...» Ils sont morts, ceux qui pronon- 
çaient ces mots : 

Que sont-ils devenus, les êtres que j'aimais ? 

Par quels chemins confus sont-ils errants dans l'ombre ? 

— mon Dieu, conduisez au gîte pour jamais 

Ceux des nôtrcsqui font le voyage dans l'ombre! 

Avant de montrer les paysans attablés, M. Louis 
Mercier compose une magnifique paraphrase du 
Pater. Pour que la table soit toujours joyeuse, pour 
que ceux de la maison y mangent à leur faim, il 
demande à Dieu de donner du pain en abondance, 
do garder les sillons prospères et les bras des 
laboureurs, vaillants, de bénir les semeurs, la 
charrue, le soc et les bœufs, d'étendre de la neige. 



— 108 — 

l'hiver venu, sur les Liés nés à peine, de leur 
accorder, plus tard, l'eau et le soleil nécessaires. 
Mais écoutez le large lyrisme que le poète déploie : 

Donnez-nous des moissons abondantes et belles. 
Et bénissez les moissonneurs et les javelles : 

Bénissez ceux qui font les meules, bénissez 

Ceux par qui les grands chars de gerbes sont dressés; 

Bénissez les fléaux dans les aires sonores, 
Bénissez les batteurs levés avec l'aurore ; 

Bénissez les boisseaux, et bénissez le van 

Qui garde le boa grain et rend l'ivraie au vent : 

Bénissez le moulin, la meule, et la trémie, 
Et bénissez la huche où la pâte est pétrie, 

Et bénissez le four, où, dans le feu vermeil. 
Le pain mûrit ainsi que les blés au soleil. 

...Dieu très bon, bénissez la table des ancêtres, 
Et donnei-nous le pain de chaque jour, ô Maître ! 

Un Christ est suspendu dans l'humble demeure 
que M. Louis Mercier a chantée, et la splendeur 
du divin regard l'illumine toute. L'image est fruste, 
fumeuse et vermoulue, si vieille que l'on ignore 
son âge et que l'on ne sait pas le nom de l'ancêtre 
qui l'accrocha : 



— joy — 

Mais ceux qui travaillaient la terre en craignant Dieu 
De fout temps devant elle ont joint leurs mains robustes 
Et prié le Seigneur pour leurs champs et pour eux. 

Avec sa carrure solide, sa charpente épaisse, ses 
membres massifs, il est semblable, ce Christ, aux 
paysans qui l'implorent. Il a, comme eux, des bras 
noueux et musclés, des mains fortes de pousseur 
de charrue. Comme eux, il est triste, et on lit dans 
les profonds sillons creusant sa face, les soucis et 
les deuils que la vie grave sur le front ravagé des 
anciens laboureurs. 

En une invention charmante, M. Louis Mercier 
croit que Jésus, le « doux ami des pécheurs ceints 
de coi de «, s'il quittait encore la maison de son 
père, viendrait, cette fois, chez les laboureurs 
fidèles h la terre. Il se rendrait d'abord le plus 
pauvre d'entre eux, travaillerait dur du matin jus- 
qu'au soir, peinerait dans les terrains rebelles et 
arroserait les sillons de ses sueurs. Il ne se trahirait 
pas et nul ne soupçonnerait sa présence, mais il 
serait le meilleur de tous, ne se plaindrait pas des 
mauvaises saisons, n'envierait pas les semailles 
des autres et bénirait leurs belles moissons. 



— 110 - 

Certain soir seulement, à l heure tiède où l'on 
s'asseoit devant les portes des logis, il viendrait 
vers les paysans « comme un frère parmi ses 
frères )> , et les enseignerait dans le patois qu'ils ont. 
Il leur dirait d'aimer les champs sans avarice et 
que ce ne sont pas les gerbes d'ici-bas qui rem- 
plissent les greniers célestes. Il leur dirait que 
Dieu a le droit de ne pas envoyer le soleil ou la 
pluie aux récoltes et que son courroux paternel 
ne peut pas être bien long. Il leur apprendrait la 
douceur pour les bêtes qui peinent plus que nous 
dans nos travaux, et qu'il nous est défendu de 
frapper les bœufs oppressés par le joug ou de 
blasphémer contre eux quand ils sont las. 

Tous arriveraient pour écouter la voix du Christ 
ft sereine et belle en l'ombre ». Les hommes, 
les femmes, les enfants, accourus des hameaux, se 
grouperaient autour de lui, et leur nombre grossi- 
rait des lâcherons portant des râteaux ou des houes, 
des charretiers qui rentrent tard, du meunier 
ramenant son âne au moulin, des gens qui s'en 
retournent du marché de la ville. Assis ou debout, 
ils resteraient là, pensifs : 



— m — 

Et le soir sérail doux infiniment ; parfois 
Ton bras attesterai! les étoiles paisibles. 
Et quand tu cesserais de parler un naoment 
II se ferait un tel silence au firmament 
Qu'on entendrait voler les anges invisibles.. 



Le Christ connaît la simplesse des paysans. Il 
n'ignore pas qu'ils gardent, malgré la mort, une 
grande tendresse aux biens qu'ils ont quittés. Il 
leur a donc assigné, pour séjour, un paradis res- 
semblant un peu à la terre. C'est un immense et 
merveilleux domaine favorable à toutes les cul- 
tures. Le temps y est toujours beau. On y voit 
des moissons vastes comme la mer, et de grands 
prés où paissent les troupeaux éclatants sous les 
peupliers. Puis, on y voit des vergers dont les 
fruits abondants courbent les rameaux, et des 
coteaux vêtus de la magnificence des vignobles. 
Les paysans habitent, avec tous ceux qu'ils ont 
perdus et pleures sur la terre, une petite maison 
pareille à la demeure de leur village. Ils se pro- 
mènent par les sentiers bordés de marguerites et 
ne travaillent guère. Le dimanche dure toute la 
semaine, dans le paradis : 



— 112 — 

Souvent aussi tu viens vers eux en visiteur, 
Et simplement, comme un mortel né d'une femme, 
Tu t'entretiens avec ces anciens laboureurs. 
Et tu sais, pour avoir fait toi-même leurs âmes, 

Mêler à leur bonheur quelque chose d'humain, 
Pour qu'ils en soient joyeux et qu'ils s'en rassasient 
Sans regretter les champs cultivés par leurs mains, 
Ni la douceur des maux soufferts pendant la vie ! 



Nous sommes, maintenant, certains que Dieu est 
associé à ce que l'auteur de U Enchantée célèbre 
le plus volontiers. Néanmoins, nous trouvons 
l'expression de sa foi en d'autres poèmes d'inspi- 
ration uniquement religieuse et ce sont les Sept 
Paroles, Lazare le Ressuscité, Ponce Pilate. 

Tout ce qu'un chrétien peut éprouver de douleur, 
d'angoisse, d'amour, de remords, de repentir, de 
désespoir devant le Dieu qu'il a outragé et qui 
s'est immolé pour lui, toute l'humiliation de son 
indignité et l'infinie reconnaissance qu'il est 
capable de ressentir en face du prodigieux sacri- 
fice de son Sauveur, M. Louis Mercier l'a dit avec 
une poignante vérité dans les Sept Paroles. En 
écrivant ces méditations et ces dialogues que lui 



— 113 — 

ont suggéré les paroles du Christ durant son agonie, 
il sest égalé aux plus grands poètes catholiques. 
Dès les premiers mots : « Mon père, pardonnez- 
leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font », le 
pécheur tombe à genoux et confesse ses torts, sa 
faiblesse honteuse. Il a trahi le Christ ; il a vendu 
sa vie pour trente deniers; il l'a renié plus de trois 
fois ; il l'a flÊigelléet couronné d'épines ; il l'a cou- 
vert d'une pourpre en haillons et couché sur la 
croix; il a offert du fiel et du vinaigre à la soif 
divine et fouillé le flanc auguste avec la lance afin 
de contenter un désir curieux : 



J'ai fait cola, Seigneur ! Mon crime est sous vos yeux. 

Oh I ne le pesez point avec voire balance ! 

J'ai fait cela, Seigneur ! Mon crime est sous vos yeux. 



Lorsqu'au pied de la croix j'aidais à vos supplices 
Je n'ai pas su le mal, li('las ! que je faisais, 
Lorsqu'au pied de la croix j'aidais à vos supplices. 

— Puisque j'ai confessé mes crimes envers vous, 
A vos pieds, ô Jésus, humble comme l'hysope, 
Puisque j'ai confessé mes crimes envers vous, 

Délivrez-moi, Seigneur, du mal qui m'enveloppe! 

8 



— 114 — 

Le poète fait ensuite parler Jésus qui nous 
promet le Paradis au nom des souffrances qu'il a 
endurées. Pour réparer nos fautes, il a accepté que 
les bourreaux comptent tous les os de sa chair, 
selon la parole du Prophète, il a laissé les eaux 
de la douleur déborder son âme, il a pleuré, plus 
faible qu'une femme. Gomment n'obtiendrions- 
nous pas miséricorde ? 

Quand, pareil au lépreux assis sur une pierre, 
Le mal t'aurait \Hu d'une impure hideur, 
Un seul pleur, en mon nom tombé de ta paupière, 
A ton âme rendrait sa première splendeur. 

Dans la conscience du pécheur et sur le Gol- 
gotha, le drame continue. Nous avons crucifié le 
Christ, mais la vie nous crucifie à notre tour et 
nous flagelle du plomb de ses lanières. Hélas! 
nous ne savons pas, comme Dieu, supporter la 
douleur ; '< notre chair est plus fragile que le 
chaume » ; nous sommes tentés de blasphémer le 
don divin de la souffrance. Marie qui nous a 
adoptés pour enfants, bien qu'elle sût ce que coû- 
terait notre rachat, ne viendra- t-elle pas à notre 



— 115 — 

secours ? Et le chrétien qui a peur de se révolter 
sous les coups qui le frappent, s^écrie : 

Mère douloureuse, ayez pitié de nous ! 

Si nous nous plaignons de nos maux, nous 
avons également nos heures de doute. Semblables 
au Fils de l'Homme, nous répétons : « Mon Dieu, 
mou Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » 
Nous nous croyons orphelins. L'immensité qui 
nous sépare du ciel nous parait profonde et 
morne; nous avons peine à entrevoir Dieu au 
fond de son éternité. Que n'avons-nous été de 
ceux qui entendaient le verbe divin et, sur les 
lacs, au désert, sous les palmes, touchaient le 
manteau radieux, de ceux qui assistaient aux 
miracles de Galilée '?... 

Nous n'aurions pas courbé nos âmes embrasées 
Vers les amours humains si prompts à se tarir, 
Et qui laissent au bord des lèvres abusées 
Je ne sais quoi d'amer dont on voudrait mourir! 

Miracle ineffable, malgré nos révoltes et nos 



— 1!() — 

doules, le Christ désire encore notre amour. Il a 
dit : « J'ai soif ». Lui qui a élé parfaitement aimé 
de Marie et de Joseph, de Jean et des pécheresses 
essuyant ses pieds avec leurs cheveux, lui qui a 
causé la joie des martyrs et des ascètes, il a soif 
de l'indigne tendresse des hommes. Et Jésus 
répond au misérable confessant son indignité : 

Si tu savais, si tu savais le don de Dieu, 

Tu me l'apporterais en hâte, ta pauvre âme, 

Et, la purifiant démon baiser divin, 

En retour de ton faible et triste amour que j'aime, 

De ma grâce abreuvante et forte comme un vin 

Pour des jours éternels je l'emplirais moi-môme: 

Car ton amour si trislc, eu vérité, je l'aime ! 

Quand sonnera l'heure de notre mort, quand la 
vie s'échappera, goutte à goutte, de notre corps, 
tel un vase fêlé qui laisse fuir de l'eau, murmurons 
les suprêmes paroles: « Tout est consommé. Sei- 
gneur, je remets mon âme entre vos mains. » De 
l'ombre prête à nous ensevelir, crions vers la force 
et la lumière du Christ. Réclamons son aide en 
notre agonie. Demandons -lui le pain nécessaire 



— 117 — 
au voyageur « pour ne pas suceomber en sa roule 
infinie », et l'huile de ses pressoirs qui trempe la 
chair d'une vigueur mystérieuse. Et M. Louis Mer- 
cier achève cette série de poèmes qui contiennent, 
poussées à un degré d'émotion sublime, les luttes 
d'une âme de croyant et les phases d'une exis- 
tence chrétienne, en implorant: 

Envoyez, pour guider mon âme en vos chemins, 
Un ange sage et clair qui marche (levant elle 
Et la conduise au Paradis par vos chemins. 

Pour la verser, iH-haut. dans une cliair nouvelle, 
Recueillez, ô mon Dieu, ma vie entre vos mains, 
Pour la verser, là-haut, dans une chair nouvelle.. 

— Et je vous ehanlerui dans la gloire ♦'■leruellel 

Avec Lazare le Ressuscité, M. Louis Mercier 
revient à ses préoccupations essentielles, aux pro- 
blèmes de la vie et de la mort ,et je ne crois pas 
que 1 on ait mieux traduit l'éternelle anxiété de 
l'homme aux prises avec l'éternelle énigme, que 
dans cette œuvre tout ensemble épique, hiéra- 
tique et religieuse. Elle a été composée d'après 



— 118 — 

rÉvangile, mais le poète n'a pas craint de nourrir 
son sujet d'épisodes étrangers au texte sacré, 
d'ajouter son invention profane au récit connu et 
de faire intervenir le Christ en racontant les pre- 
mières semaines qui ont suivi la résurrection de 
Lcizare. Touchera l'Évangile, la responsabilité est 
grande. Ne pas l'appauvrir ou le défigurer en y 
touchant, la tâche est presque impossible. Quel 
danger, pour un chrétien, de prêter à la personne 
divine des actes, des pensées, des paroles, des gestes 
qui ne furent pas les siens! Beaucoup l'ont essayé; 
presque tous ont été ridicules, inconvenants ou 
déplaisants. Ne m'accusez pas de sévérité et rap- 
pelez-vous les pièces et les livres de M. Jean 
Aicard, de M. Rostand, deM.Massenet, de M. Harau- 
court, de Catulle Mendès; rappelez-vous les élucu- 
brations pieuses et si fâcheuses, le zèle religieux et 
déplorable de certains prêtres trop inspirés. Après 
ces restrictions, n'oublions pas que M. Louis Mer- 
cier est un croyant, non un aimable dilettante, et 
convenons que, loin de nous choquer, il a su 
dégager de son œuvre la sublime leçon de simpli- 



— 119 — 

cité, de foi et d'obéissance que nous donne le Chris- 
tianisme. 

De quelle manière le poème a-t-il été conçu et 
réalisé ? 

Lazare, étant sorti du tombeau, rentre dans la 
maison de Béthanie, avec Jésus, Marthe et Marie. 
Ivre de joie « il devine en ses veines la chaleur 
merveilleuse et secrète du sang ». Le pain qu'il 
mange lui vaut une nouvelle force. Son allégresse 
est telle qu'il pleure en songeant à la mort. Cepen- 
dant, Jésus s'éloigne. Lazare et les deux sœurs 
restent à causer dans la nuit. Elles racontent au 
Ressuscité les douleurs qu'elles ont endurées par 
sa mort, leurs larmes, leurs sanglots, leurs appels, 
leurs adieux à l'instant suprême. Elles ont écouté 
son souffle se tarir ; elles ont senti son cœur 
s'affaiblir et se taire ; elles ont vu ses yeux se 
voiler ; elles ont touché sa chair froide . Près du 
lit où il reposait, captif éternel lié de bandelettes, 
elles ont mis leur tunique en lambeaux et souillé 
leurs cheveux de poussière et de cendres. Mais, lui, 
Lazare, en quittant la vie, qu'a-t-il éprouvé? Et 



— 120 ~ 

Lazare parle à son tour. Ce qu'il a éprouvé, avant 
de s'anéantir, il ne se le rappelle pas bien. L'on 
ne peut pas révéler aux vivants ce que c'est que 
la mort. Une angoisse infinie s'empare de vous. Il 
fait froid et noir. Les paupières s'alourdissent et 
le regard s'aveugle. La voix des êtres qui vous 
entourent semble arriver d'un fuyant rivage. Et 
puis les adieux vous parviennent, affaiblis. Le 
silence augmente. Un abîme vous sépare de l'uni- 
vers. On est comme détaché de son corps, de ses 
membres et de sa chair. Lazare ajoute : 

Je vis encor, pourlant. 

Car cette obscurité 
S'emplit confusément d'images Incertaines 
Faites de souvenirs perdus. Je me revois, 
Enfant, sur le chemin qui revient des fontaines; 
Une femme, à pas lents, chemine devant moi; 
Son visage est voilé, mais je sens que la femme, 
Qui mau-che sans heurter les pierres du chemin, 
Est ma mère : j'en ai la douceur sur monûme. 
Or, voici que je veux retenir dans ma main 
Sa tunique, et je tombe. Et quand je me relève, 
Il fait nuit, je suis seul ; ma mère n'est plus là. 

L'étonnante trouvaille et comme il est humain, 



— 121 — 

comme il est près de nous, cet agonisant que 
visitent, à l'heure terrible, le souvenir de sa mère 
et la radieuse vision de ses années d'enfance ! 
Depuis que Newman a écrit le Songe de Géron- 
lius, personne n'a exprimé avec une vérité 
plus saisissante les émotions de l'homme qui va 
succomber. 

Bientôt, l'intensité du poème de M. Louis Mer- 
cier augmente encore et le pathétique atteint les 
dernières limites. Les deux sœurs interroprent : 



'o^ 



— Mais après? Au delà de la vie et plus loin 
Que ce monde, n'as-tu rien découvert, mon frère? 



Lazare ne s'est pas encore posé la redoutable 
question. Le mystère par lequel les mortels fré- 
missent et ti'cmblent, il doit le connaître puisqu'il 
sort du tombeau, puisqu'il revient de l'inson- 
dable .Vu-delà d'où personne n'est jamais revenu. 
L'interrogation qui tourmente chacun, et dont 
chacun le tourmentera dorénavant, il peut y 
répondre. Il peut révéler le grand secret. Durant 
ces quatre jours, qu'a-t-il fait, qu'a-t-il vu? Il 



122 

cherche, s'apeure, se désespère, et dit enfin : « Je 
ne me souviens pas. « Non, il ne se souvient pas. 
A son effroi, il sent qu'il a vu des choses « plus 
qu'humaines » et entendu « ce que jamais nulle 
oreille n'ouït ». Hélas ! son merveilleux songe 
est vague, incertain, imprécis. Il ne sera point 
permis au Ressuscité de confirmer la parole du 
Christ, de vaincre les cœurs de ceux qui n'ont pas 
la foi en proclamant la vérité du sépulcre. Il ne se 
souvient pas : 

Un infrangible sceau 
Est posé sur ma lèA-re et me ferme la bouche. 
Comme on fait d'un trésor caché dans un caveau, 
J'explore en tâtonnant ma mémoire, et ne touche 
Que l'ombre insaisissable et que le vide noir. 
Je ne me souviens pas ! Que dirai-je à mes frères, 
Que dirai-je aux vivants lorsqu'ils voudront savoir. 
Comme vous, le secret que je devrai leur taire? 

Je ne me souviens pas I Je ne me souviens pas 1 

L'idée de M. Louis Mercier est tout àfait puissante 
et belle et nous nous apercevons davantage de 
son mérite et de son originalité en comparant son 
Lazare au poème inspiré à M. Léon Dierx par le 



— 123 — 

même sujet. Il s'en faut que M. Léon Dierx 
atteigne une telle grandeur. Pour lui, le Ressuscité 
est un malheureux qu'un mauvais rêve a troublé, 
et qui marche «grave et seul », ne comprenant 
plus rien «au vil bourdonnement de la terre», 
dégoûté de recommencer la vie, de se « reprendre 
aux soucis de ce monde », effaré et plein d horreur 
de rapporter du tombeau « la science interdite à 
l'avide univers » : 



11 allait, chancelant comme un enfant, lugubre 
Comme un fou. Devant lui la foule au loin s'ouvrait. 
^'ul n'osant lui parler, au hasard il errail, 
Tel qu'un homme étouffant dans un air insalubre. 



Parfois il frissonnait, comme on fait dans les fièvres. 
Et tout prêt à parler, il étendait la main ; 
Mais le mot inconnu du dernier lendemain, 
Un invisible doigt l'arrêtait sur ses lèvres. 

Le Lazare de M. Léon Dierx possède le terrible 
secret, et, ce secret qui l'épouvante, il n'a pas le 
droit de le révéler. Le Lazare de M. Louis Mercier 
ne se souvient pas, lui qui a reçu de Dieu la 



— 124 — 

preuve de bonté la plus étonnante, et, de la sorte, 
il a toute l'infirmité de la nature humaine con- 
damnée à l'oubli de ses meilleures joies et de ses 
pires tristesses, il symbolise l'ingratitude du 
pécheur que Dieu aide, console et visite sans 
obtenir de lui un parfait amour, une soumission 
absolue. Entre ces deux conceptions, la païenne et 
la chrétienne, quelle différence! 

Revenons à l'œuvre de M. Louis Mercier. Ayant 
répondu, Lazare reste très pâle, la sueur aux 
tempes. Marthe et Marie ont pitié de sa misère. 
Elles le consolent. Marthe l'engage à jouir pai- 
siblement de la vie et à ne pas se préoccuper de 
ces étranges problèmes. Elle dit: 

Si le Maître divin qui t'a ressuscité 
Ne te délivre pas de l'oubli qui t'atterre, 
Nous n'avons qu'à bénir sa sainte volonté. 
Peut-être il n'est pas bon, il n'est pas salutaire 
Aux hommes d'être instruits de toute vérité. 

Marie parle à son tour. Qu'avons-nous besoin 
de savoir ce que font les justes endormis dans la 
tombe 1 N'avons-nous pas entendu la parole du 



— 125 — 

Maître? Ne sommes-nous pas certains de nous 
réfugier clans l'amour du Seigneur, de trouver un 
lieu d'ombre et de paix, et de ressusciter un 



jour ?. 



Le Christ est boa, le Christ est vrai, le Christ est beau, 
Et je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. 

L'enseignement du Christianisme est contenu, 
tout entier, dans ces mots. La sérénité et le 
bonheur sont dans la foi. Il n'est pas nécessaire 
que l'évidence de l'autre vie soit prouvée à 
Ihorame. La curiosité est de l'orgueil. Il ne nous 
appartient pas de pénétrer les desseins de Dieu et 
nous devons, au contraire, humilier notre intel- 
ligence devant lui, l'aimer, n'attendre rien que de 
sa tendresse. 

M. Louis Mercier aurait pu terminer ici son 
poème. Il a préféré le continuer et peindre une 
suite de tableaux dramatiques. 

Le lendemain de sa résurrection, Lazare en proie 
à son tourment que n'ont pas dissipé les exhor- 
tations des deux femmes, gagne la campagne. 



— 126 — 

Près de lui, passe un cortège nuplial, et les jeunes 
gens, les jeunes filles chantent les mots du Can- 
ligue des Cantiques •• 

Mets un sceau sur ton cœur, mets un sceau sur ton Ame ; 

L'Amour est fort comme la Mort. 
Toute l'eau de la mer n'éteindrait pas sa flamme ; 

L'Amour est fort comme la Mort ! 

Oui, l'amour est le maître de la mort. L'amour 
chassera la tristesse vague et le trouble sans nom 
de Lazare . Il conduira sous son toit une épouse 
chérie qui lui donnera des fils nombreux. Il 
aimera au lieu de sobsliner à retrouver la trace 
de souvenirs éteints. Il vivra. Mais, hélas! ce n'est 
plus de l'amour qu'éprouve pour lui Lia, de Beth- 
phagé, c'est de la crainte. Lazare, à ses yeux, 
n'est plus un homme ; il est celui que Dieu a mar- 
qué de son signe, celui qui porte la grandeur du 
prodige. Craintive, Lia s'éloigne et Lazare demeure 
solitaire et désespéré. 

Tandis qu'il continue sa route, le Ressuscité voit 
accourir la foule informée du miracle. Lesouvriers 
des champs et de la cité, les moissonneurs, les 



— 127 — 

vignerons, les forgerons, les tisseurs, les potiers, 
les marchands, se pressent au-devant de lui. Les 
femmes, les infirmes, les boiteux, les lépreux, les 
aveugles, arrivent de tous côtés. Une mère, dont 
l'enfant est enterré depuis trois jours, tombe aux 
pieds de Lazare et lui demande : 

— Toi qui reviens du tombeau, je l'adjure, 
Parcelle dont le sein t'a porté de longs mois. 
Par le cri d'allégresse et le cri de torture 
Dont elle a salué la lumière pour toi ; 
Je t'adjure, par les entrailles de ta mère. 
Toi qui t'es relevé d'entre les morts, dis-moi, 
Ce que font les enfants que l'on a mis en terre! 
Où vont-ils ? Ont-ils faim ? Ont-ils peur ? Ont-ils froid ? 
Et que deviennent-ils sans leur mère dans l'ombre? 
Le mien était si frêle! 11 pleurait pour un rien, 
11 avait peur, le soir, quand la chambre était sombre. 
Alors, je réchauffais ses doigts entre les miens ! 
Oh ! lorsqu'il vit la mort s'approcher pour le prendre 
Comme il serrait mon cou avec ses petits bras. 
Blottissant contre moi son corps farouche et tendre ! 
Elle me l'a pris quand même I... 
Lazare, pitié. Dis-moi ce qu'il faut croire... 
Les enfants qu'on nous prend nous seront-ils rendus ? 
Comment les retrouA-er en cette foule noire 
Oii, parmi tant de morts, ils errent confondus ? 



— 428 — 

Anxieuse, elle attend la réponse, et tous attendent 
avec elle. Lazare a les larmes aux yeux ; ses 
lèvres remuent; il va parler; non, il s'enfuit. 
Chacun le conspue et se moque de lui. Poursuivi 
de rires, de sarcasmes et d'insultes, il disparaît. 

Honni de la foule, délaissé de celle qu'il aime; 
ignorant le secret qu'on réclame de lui, le Ressus- 
cité sent s'accroître sa douleur et son incertitude. 
Il accepte ce que Dieu a résolu, mais qu'exige- 
t-il ? Lazare voudrait connaître « la parole 
sublime dont la terre est avide » : 

Pourquoi des profondeurs m'avoir fait revenir 
Si vous ne voulez pas que ma bouclie profère 
Le secret éternel dont ils sont anxieux ? 

Alors, le tentateur s'approche. Pourquoi Lazare 
invoque-t-il l'aide du ciel ? Le ciel est trop loin de 
nous ; il n'écoute pas nos plaintes et rit de nos 
ennuis. Pourquoi Lazare veut-il rapporter une 
vérité de l'ombre inférieure et la crier à ses 
frères? 11 n'y a rien au delà du tombeau. Les 
morts sont morts. Dieu lui-même ne peut 
enfreindre l'immuable loi par laquelle tout grandit. 



-^ 129 — 

meurt et se remplace. Lazare se trompe ; il n'est 
pas ressuscité. L'ordre sacré de l'univers ne souffre 
pas cette injure. S'il était permis aux morts de 
parler, ils avoueraient que tout est fini quand on 
les couche dans la terre : 

Puis ils diraient : « Vivants, vivants : aimez la Vie 

Si courte; aimez le corps si fragile ; vêtez 

De pourpre et de lin pur la chair si tôt ravie. 

Hâtez-vous pour la joie et pour la volupté ! 

Soyez ivres de vin et du souffle des femmes, 

Jouissez de vos jours, et goûtez le soleil ! » 

Tel est le grand secret que la tombe proclame. 

Les morts pour les vivants n'ont pas d'autre conseil. 

Cependant les Anciens et les Prêtres, sectateurs 
de la Loi et juges au Sanhédrin, réunis chez 
Caiphe, se sont inquiétés du miracle qui étend la 
renommée et affirme le pouvoir du Christ. Ils ont 
décidé la perte de Lazare, à moins qu'il ne recon- 
naisse n'être pas descend! au séjour des morts et 
ne proclame l'imposture de son maître. Le pru- 
dent Sadoc transmet ces propositions au Ressus- 
cité dont la maison est cernée par un peuple ivre 
et furieux que les Anciens ont séduit. 



— 130 — 

Du coup, Lazare oublie ses cloutes et ses tris- 
tesses ; il repousse les tentations qui rassaillaient 
tout à Theure. Transfiguré, il comprend ce que le 
Messie réclame de lui. Son rôle n'est pas de pro- 
clamer des secrets surhumains, mais d'offrir sa 
vie en holocauste, de mourir en témoignant la 
vérité. Hardiment, il s'avance et harangue la 
foule : 

— Quel est celui qui parmi vous 
Marche comme un semeur aux mains pleines de vie ? 
Quel est celui qui dit des mots simples et doux 
Dont la vertu guérit, console et réconforte? 
Quel est celui qui dit aux aveugles : Voyez! 
Aux boiteux : Marchez I Au paralytique : Emporte 
Le grabat où le mal tient tes membres liés ! 
Au lépreux : Que ta chair soit pure et rajeunisse! 
Celui dont on ne peut effleurer le manteau 
Sans que quelque bienfait merveilleux en jaillisse? 
Quel est celui qu'on voit commander au tombeau 
Et qui d'un seul appel de sa voix surhumaine 
Du sépulcre étonné fait se lever les morts? 
C'est Jésus! C'est le Christ! 

Les haineuses clameurs montent. Les pierres 
volent. Lazare est près de succomber, quand le 
dcudIc, saisi brusquement d'une panique inex- 



— 131 — 

plicable, est obligé de s'enfuir. Jésus apparaît. 
Lazare lui raconte ses tortures récentes, et le 
Christ reprend et développe la grande et belle leçon 
que Marthe et Marie donnaient, il y a un instant, à 
leur frère : 

Quand tu les instruirais des mystères sublimes, 

Les hommes de ce monde en seraient-ils meilleurs? 

Lucifer a roulé dans l'éternel abîme, 

Pourtant il contemplait la face du Seigneur ! 

Ne t'afflige donc pas d'un oubli salutaire. 

Laisse ton cœur troublé reposer dans ma paix 

Et sache, dans l'amour, adorer et te taire I 

L'abondance, le mouvement, les larges images, 
l'intensité dramati(]ue de Lazare le Ressuscité se 
retrouvent dans la pièce en deux actes que M. Louis 
Mercier a intitulée Fonce Pilate, mais non les 
libertés d'invention qu'il a prises une première 
fois. En écrivant Ponce Pilale le poète semble, au 
contraire, avoir soigneusement évité de s'écarter 
de tout ce qui n'est pas conforme à l'Evangile ou à 
la tradition. Il a, du reste, tiré le meilleur parti de 
son sujet, et Ponce Pilate, avec sa lâcheté et sou 
ambition. Procula, avec son amour maternel et 



— 132 — 

sa terreur du coupable jugement, ont un puis- 
sant relief. Je ne m'attarderai pourtant pas à ce 
drame, malgré sa valeur. Nous avons déjà adressé 
à M. Louis Mercier des éloges analogues à ceux 
(pi'il mérite et nous ne pouvons que nous borner 
à constater que Ponce Pilate est une nouvelle 
preuve de la religieuse ferveur de l'auteur de 
U Enchantée. 



VI 



L'œuvre de M. Louis Mercier n'est point achevée 
et il nous réserve, j'en suis sur, de belles et nom- 
breuses surprises. Mais, s'en tiendrait-il aux recueils 
qu'il a publiés, il mériterait encore d'être considéré 
comme l'un de nos meilleurs poètes. Il l'est par 
sa forme sobre et disciplinée, par le nombre et la 
(jualité de son invention, par sa faculté de traiter 
les sujets les plus familiers et les plus grandioses, 
par son aptitude à tirer de son instrument les 
plus frêles accords et les plus puissantes harmo- 
nies. Capable de nous ravir ou de nous faire trem- 
bler, il sait traduire la douceur d'une habitude 
quotidienne etle charme d'une simple émotion, non 
moins que nos alarmes les plus pathétiques et nos 



— 134 — 

plus hautes préoccupations. Il a le respect eï 
l'amour de la vie qu'il sanctifie en l'exprimant ; 
il nous enseigne le culte de notre passé et la 
nécessité d'une discipline ; il nous apprend le sens 
divin de nos actes ; il nous dévoile la vie mysté- 
rieuse et sacrée des choses. Ce sont là les thèmes 
d'une noble et probe poésie et M. Louis Mercier 
les a traités, sans défaillance, en artiste éloquent, 
adroit et sincère. Aussi bien il n'est point inférieur 
à lui-même quand il nous atteste la nécessité de la 
foi consolant nos tristes existences et dissipant nos 
angoisses, quand il nous persuade d'être dociles à 
la divine volonté, et les pieuses effusions des Sept 
Paroles, le grave lyrisme de Lazare le Ressuscité 
valent les Voix de la Terre et du Temps ou le 
Poème de la Maison. Qu'il nous plaise d'envisager 
l'œuvre de M. Louis Mercier sous son aspect des- 
criptif, pittoresque, évocateur et sentimental ou, 
seulemfnt, sous son aspect religieux, il a droit, je 
le répète, à une place excellente. 

Louvencourt, Paris. Octobre-novembre 1911. 



IMPRIMERIE JOUVE ET C'% 10, RUE RACINE, PARIS 



BINDING C-CT. JUL 15)970 



PQ Bereaucourt, Albert de 

2625 Louis Mercier 

E52Z65 



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